‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 291 sur 298 · CHAPITRE SEPTIÈME 6ob · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 6ob

a pris sa place. En présence da nouveau maître, chacun s'est demandé quel était le moyen le plus sûr de le gagner. On a réussi, conformément au caractère du peuple français, à flatter sa vanité, tout d'abord par le décret du 19 juin 1790 relatif à l'abolition'cle la noblesse, et, partant d'une idée tout à fait fausse, on s'est imaginé que la liberté dépend de l'égalité absolue, tandis que toute liberté réelle a été anéantie en fait par la puissance illimitée de l'A-Ssemblée nationale, qui elle-même obéit au torrent populaire des clubs et des autres sociétés politiques K

Ce tableau concorde de tous points avec celui de Burke ; mais l'issue du labyrinthe n'est pas la même pour Necker que pour Burke.

Celui-ci laisse de côté la question très controversée de savoir si la France possédait une constitution, pour s'attacher à démontrer qu'elle avait tous les éléments de cette constitution : noblesse et église, notables et ordres, corporations et bourgeoisie, magistrature et armée, et qu'elle les a détruits. Necker croit avec lui que seule la Révolution a réussi et que la réforme a échoué ; mais au lieu de chercher le salut dans les conditions données, il espère le trouver dans le trompeur mirage de la constitution britannique.

* Necker, Du pouvoir exécutif dans les grands Etats, VIII, 23,29, 33, 106, 108, 111, 276, 297, 306, et IX, 290, 294, 379, 578, 582. Comparer avec Burke, Refleclions on the French Revolution, et avec Lecky, History of England in the XVIII Century, V, 469-473.

6o6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

11 n'est pas inutile de noter que la théorie du fédéralisme, qui devait être lancée contre les Girondins comme une accusation de trahison, apparaît déjà chez Necker, en vue de faire échec à l'influence de Paris, Sans doute, il regarde l'établissement d'Etats fédératifs dans l'Europe en général comme impossible et remarque en particulier que « la France a plus besoin d'éclat que de bonheur » ; mais pour sa part il y incline sérieusetnent et dit d'une façon très nette que si la Constitution française ne devait pas se montrer susceptible d'amélioration, un Etat fédératif serait bien supérieur à l'état de choses actuel. Comme la Gironde encore, Necker a eu sur ce point un prédécesseur dans Mirabeau. Celui-ci était tellement pénétré de la nécessité' de faire, à Trade des provinces, contre-poids à la tyrannie de la capitale, qu'il écrivait à de La Marck : « Pour moi, qui suis convaincu qu'un grand empire ne peut. être tolérablement gouverné que lorsqu'il est constitué en confédération de petits Etats, et qu'ainsi le nôtre se dissoudra ou se constituera ainsi, je ne doute pas que, si notre gouvernement devient sage..., l'on verra enfin jusqu'où peuvent s'étendre les conquêtes de la liberté et de la raison humaine ^ » .

L'œuvre de Necker, que l'on ne consulte plus guère, renferme aussi des renseignements sur une question restée ouverte. Jusqu'ici on a fait dater de Necker et de ses partisans les commencements de l'école doctrinaire ; mais on n'a pas pris garde que

* Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Mark,

si le nom provient de lui, il ne se l'est pas appliqué non plus qu'à ses amis. Dans l'histoire de son second ministère il parle des « doctrinaires économistes », et, dans son livre sur le Pouvoir exécutifs a une petite troupe de doctrinaires » , — les chefs de la future Convention^ — sont rendus responsables du dogme égalitaire de la Révolution. Littré, à qui ce détail échappe, ne fait remonter ce terme politique qu'à la Restauration et renvoie à ce sujet à un vers railleur de Déranger et à un bxûqXq àw Nain jaune réfugié (journal français publié à Bruxelles), sur Royer- Gollard. '

La manière de voir de son père et des amis de celui-ci apparaît chez M""^ de Staël assez considérablement modifiée. Elle l'exprime dans l'éloge funèbre du comte de Guibert, mort le 6 mai 1790 ; cet écrit ne fut pas imprimé, mais il passa de main en main et fut inséré par fragments dans la Correspondance de Grimm. '

Guibert était un officier d'une brillante bravoure. Il avait publié un livre militaire, V Essai général de tactique, que Frédéric-le-Grand d'abord, puis Napoléon, recommandaient à leurs généraux, et que Washington nommait son compagnon de guerre. ^ Il composa également des tragédies qui furent représentées à Versailles et lui ouvrirent les portes de l'Académie. Sa tentative de transformer l'armée

* Dictionnaire de la langue française, au mot Doctrinaire. 2 Grimm, Correspondance littéraire^ XVI, 66, août 1790. ' Général Ambert, Le comte de Guibert. Revue contempO' raine, XXVI, 253.

6o8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

française sur le modèle de l'armée prussienne avait échoué, nous l'avons déjà dit ; elle lui avait attiré la disgrâce d'en haut et avait provoqué la plus violente oj»position au sein de l'armée; cet échec arrêta sa carrière militaire et fit échouer d'abord sa candidature pour les Etats-Généraux. Les sympathies de Ouibert étaient chaudement acquises à la Révolution, et plus tard il fut élu député du Tiers. Comme tel, il réclama la réorganisation de l'armée et une garde nationale fortement disciplinée, redevint pour la seconde fois un des hommes de France les plus impopulaires et mourut de chagrin dans la force de l'âge. La sévérité du sort à son égard augmenta les regrets que cette perte éveilla chez M"''' de Staël. Le respect chevaleresque témoigné par Guibert à la jeune fille grandie sous ses yeux avait flatté celle-ci et touché son cœur. Elle n'oublia pas qu'il avait été le premier à pressentir sa destinée future, et elle crut ne pouvoir mieux honorer sa mémoire que par l'expression d'une opinion qui, elle le savait, était aussi la sienne.

Cette opinion, contrairement aux vues de Necker et de son entourage, penche fortemeat à gauche. Elle ne mesure pas, comme Mirabeau expirant, la profondeur de l'abîme ; elle ne se résigne pas, comme Burke et Morris, à l'échec de ses plus chères espérances ; elle n'avoue pas, avec Mounier et Malouet, qu'une grande expérience a échoué et que la haine des classes qui caractérisait l'ancien régime a revécu dans la haine plus furieuse encore des partis. Soutenue par toutes les espérances de la jeunesse et

Page 1