IV AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
1804, nous apporte une moisson de faits déjà infiniment moins connus, et il n'y a plus qu'à louer dans le troisième volume, qui offre un intérêt continu et tout à fait nouveau de la première page à la dernière.
C'est là, en résumé, une œuvre d'un immense labeur et d'une très sérieuse portée intellectuelle, pleine d'enseignements variés et qu'on ne lira pas sans un réel profit.
La tâche sinon la moins difficile, en tout cas la moins pénible du traducteur, n'était pas celle de se référer aux citations d'auteurs de tout genre qui remplissent ces trois gros volumes et de les transcrire fidèlement. Nous avons tenu à nous acquitter consciencieusement de notre devoir dans toute son étendue, et il n'est pas une seule citation, fut-elle d'une demi-ligne, que nous n'ayons reproduite d'après les textes. Il nous a fallu pour cela dépouiller toute une bibliothèque ; mais cette besogne, que nous devions à nos lecteurs, nous a été fort profitable à nousmême, et nous sommes loin de regretter le temps que nou3 lui avons accordé.
La première loi d'un portrait est de ne pas le faire dans un ton opposé à celui du modèle.
Sainte-Beuve.
// n*y a guère d* ouvrage historique important consacré à la période c?e 1789 «1815 qui ne mentionne le nom d' Anne- Germaine Necker^ baronne de Staël'Holstein.
Née le 22 avril i766 au sein de la civilisation du dix-huitième sièclCj grandie sous Vinfluence directe des idées de Jean-Jacques Rousseau et en contact vivant avec toutes les illustrations du temps, depuis Voltaire jusqii*à Mirabeau, depuis Turgotjusqtià Bonaparte, elle n'a jamais renié sa sympathie pour cette civilisation et a traversé la Révolution en prenant plus d^une fois une part active aux évéïiements. Ce rôle politique s' étend de ilSd à ildd .Lorsqu il/utterminé, elle commença par le livre De la Littérature sa carrière littéraire proprement dite, qui ne finit qu'avec sa mort ^
/e 14 juillet i8l7. Cette carrière est marquée par un y r and triomphe littéraire^ Corinne ; par une riianifestation intellectuelle dont il est difficile d'exagérer la portée^ le livre de F Allemagne ; enfin par le testament politique intitulé Considérations sur la Révolution ]'rançaise,^^/z a inspiré aux plus nobles fils de France le désir d'assurer à leur pays les bienfaits de la liberté pour laquelle avait péri^ vaincue m,ais non désabusée, la yénération ^e 1789.
Une semblable existence, associée à toutes les vicissitudes d'une destinée de femme qu'ont assaillie à la fois les tempêtes du cœur et celles de la vie^ était faite pour inspirer non moins d'intérêt que de sympathie. Aussi les écinvains français se sontils occupés de tout temps, avec prédilection, de M"^^ de Staël ; il n en est pas un seul, parmi ceux qui comptent, qui 7ie lui ait rendu hommage, ne fût-ce qu en passant : citons entre autres Marie- Joseph Chénier^ B ar ante, Joseph de M aistre^ Thiers, Villemain, Chateaubriand , Lamartine^ Nettement', Nisard, Charles de Rémusat^ Gustave Planche, Géruzet, Charles de Mazade, Amiel, Drunetière, Caro, Octave Feuillet^ Guizot, Taine. Des études plus étendues, sorties de la plume de M°^'' Necker de Saussure,^ Benjamin Constant, Alexandre Vinet, avant tout de Sainte-Beuve, le maître de la critique moderne^ constituent quelques-uns des meilleurs portraits qui existent dans la prose française.
Mais toutes ces études ont un caractère à peu p?'ês exclusivement littéraire. On na pas recouru., pour
les écrire, on du moins on n'a recouru qu'incomplètement aux nombreux détails qui se trouvent disséminés dans la masse incalculable de mémoires^ correspondances^ biographies et histoires relatifs à la Révolution et qui nous renseignent sur la situation politique et l'importance de ^7°"° de Staël.
Et cependant, le vrai cadre du portrait de cette femme célèbre, le seul qui puisse faire apparaître sa figure sous son véritable jow\ ce sont les événements auxquels elle a pris part, les courants intellectuels qu'elle a traversés. Aussi vaut-il mieux^ conformément au précepte d'un de nos plus grands historiens, ne pas craindre de répéter parfois des choses connues que prétendre être toujours neuf aux dépens de la vérité.
Séparer la destinée personnelle de i/"'° de Staël de r histoire de son temps, tout en voulant tracer d'elle une biographie complète, c est la un écueil contre lequel ont échoué tout particulier ement les Anglais qui se sont proposé cette tâche.
Voilà comment il se fait que, soixante-dix ans après sa mort, une des personnalités les plus remarquables des temps modernes n a pas encore trouvé de biographe.
Cette lacune dans l'histoire dû dix-neuvième siècle rri est apparue à l'occasion de recherches bien différentes. J'ai interrompu celles-ci, entraînée et séduite par la richesse du sujet nouveau qui s'offrait à moi, par ses rapports avec tant d'épisodes et de personnages en vue de la Révolution, de l'Empire, de l'ère classique allemande et de la Restauration^
4 AVANT-PROPOS DE l'aUTEUR
enfin par la figure centrale même, qui a captivé les hommes plus encore par son irrésistible bonté que par son génie.
Un autre mobile encore s'est ajouté aux précédents.
M"^" de Staël a vu r Allemagne à l'heure de son plus prof 07id abaissement politique . C'est cette heure même quelle a choisie pour faire connaître à tous, sans se laisser égarer par les événements^ la grandeur intellectuelle et la valeur morale de ce pays.
Elle a été ïamie de Schiller et de Gœthe, de Char les- Auguste de Weimar et de la duchesse Louise y de Guillaume et d' Alexandre de Humboldt^ la protectrice d' Auguste-Guillaume Schlegel. Corinne a inspiré à Grillparzer sa tragédie de Sapho; le portrait de M"^^ de Staël était suspendu, comme celui d'une alliée dans la lutte contre l'oppresseur, au-dessus de la table de travail du baron de Stein.
De tels souvenirs obligeaient.
C'est en vertu de ces souvenirs que l'histoire de iJ/™® de Staël, tracée par une main allemande pour le centenaire de 1789, en appelle à l'indulgence du public. Ce qui, dans cette formidable expérience de la Révolution, a été bon et viable, personne ne s'y est attaché plus fermement et plus noblement que cette illustre femme, qui croyait, avec une foi invincible, que le premier de tous les biens, c'est la liberté.
Munich, 14 avril 1887.
N. B. Les notes précédées d'un * indiquent que l'ouvrage cité est en allemand. (Le Traducteur).