CHAPITRE PREMIER
nesse^ ou qu'elle remarquait que les œuvres rapidement écrites sont aussi de peu de durée, comme si le temps voulait se venger de ce qu'on eût fait trop peu de cas de lui en les composant. Elle témoigne également d'un jugement fin et juste quand elle avance que, pour former son style, il vaut mieux lire des œuvres très correctement écrites que des productions remarquables par le talent, la perfection de la forme et la connaissance de la langue pouvant s'emprunter bien plus facilement que les qualités spéciales de l'esprit. Quant k Bulfon, qu'elle nomme « grand comme la nature et simple comme elle » , il l'induisit, par suite d'une admiration mal comprise, à une manière d'écrire qui ne sut plus dire simplement les choses les plus simples.
Après avoir perdu dans Buflbn le plus illustre comme le plus dévoué de ses amis, elle se sentit attirée d'autant plus invinciblement, par un trait analogue de mélancolie, vers un autre personnage que sa sympathie a contribué à surfaire intellectuellement : le littérateur Thomas, à peu près oublié aujourd'hui, et trop vanté par ses contemporains. Elle répéta à son égard ce que Buffon avait fait pour elle, et se laissa aller à une admiration sans mesure. Ses défauts lui semblaient des exagérations de la perfection. « Il écrit», a-t- elle dit, « parfois comme Bossuet, puis comme Tacite, et provoque la comparaison avec Homère ; au lieu de vivre au dix-huitième siècle, il aurait dû être Caton ou Régulus » .
Comme pour accentuer le contraste littéraire avec sa mère, M"° de Staël parlera plus tard froidement
delà« monotonie prétentieuse »de Thomas, et relèvera comme une injustice un parallèle établi par Rœderer entre le style de celui-ci et le style de Necker •. En tant qu'ami, par contre, Thomas a justifié le jugement de M""* Necker. A son lit de mort, se rappelant leur amitié, il affirma qu'on n'est point à plaindre quand on a si sincèreinent aimé, et que, dans ces conditions, il vaut la peine d'avoir vécu.
Le dix-huitième siècle a abaissé l'idée de l'amour par cela seul que, dans la poésie comme dans la vie, il l'a trop fréquemment séparée de l'idée de renoncement; maisil semble avoir eu del'amitiéuneconception plushaute que notreépoque.L' amitié prenaitalors dans l'existence une place que nous ne lui accordons plus que par exception ; on lui faisait des sacrifices qui nous étonnent ou qui nous paraîtraient excessifs, mais que récompensait un dévouement qu'on ne croyait jamais pouvoir mettre àtrop haut prix. C'est ainsi que Hume, le grand historien anglais, écrivait à son amie intime, la comtesse de Bouffiers, au moment demourir, qu'il voyait approcher sa fin sans crainte ni sans se plaindre, mais que, avant de quitter ce monde, il tenait à la saluer aavec grande afiection et respect pour la dernière fois ^ ». On ne se bornait pas aux affirmations II y avait, entre^ autres, deux amis inséparables, le médecin Du Breuil et Pechméja, pauvre et modeste écrivain, collaborateur de Raynal. Ils habitaient tous deux la même maison à Saint-Germain-en-Laye. Un jour Du Breuil rentra
* Rœderer, Œuvres, VIII, 647.
2 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis^ IV, 222.