‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 33 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

traste étrangement avec celui que nous devons au poète qu'aveuglait son amour pour elle. « Il n'est personne )), dit M""® Suard, « qui, ayant entendu parler de la passion de Rousseau pour M'^'^d'Houdetot, ne s'attendit à voir en elle une femme d'une figure aimable et intéressante ; mais il était impossible de ne pas éprouver l'étonneraent le plus désagréable en la voyant pour la première fois. Elle louchait horriblement etil était difficile d'apercevoir la personne sur laquelle s'arrêtaient ses regards. Ses traits étaient très forts et désagréables dans leur ensemble. Mais l'habitude de la voir triomphait bientôt de ces premières impressions, en l'entendant produire dans la conversation l'imagination la plus vive, l'esprit le plus aimable et l'âme la plus douce et la plus bienveillante. Je disais quelquefois en l'écoutant : Mon Dieu, qu'un joli visage irait bien à cet esprit-là ! Elle n'était d'abord frappée que de ce qu'il y avait de bon et de beau dans les objets de l'art, comme de la nature : elle découvrait le mérite des choses et des hommes avec une promptitude et une sagacité qui semblait ap partenir à l'instinct... Sa vie présentait Tidée d'une personne qui voulait la remplir d'une suite non-interrompue de jouissances * ».

Une autre concession faite par M""« Necker aux idées régnantes, ce fut son amitié pour M""" de Marchais, plus tard mariée à d'Angervilliers. C'était une des plus jolies femmes de l'époque, influente et intrigante ; un motif futile détermina, du reste, au

* M"« Suard, Essais de mémoires sur M. Suard, 59-62.

bout de quelques années une rupture entre elles. M'°« Du DelTand, par contre, jugea à propos, en dépit de tous ses préjugés contre les époux Necker, d'aller leur demander un refuge contre les tortures de l'isolement et de l'ennui ; c'est ce qu'elle dit à Voltaire, et, avec plus de détails, à Horace Walpole : (( Je ferai demain un souper où j'enverrai volontiers quelque autre à ma place : c'est à Saint-Ouen, chez M. et M"" Necker : ils ont voulu me connoître, parce qu'on m'a donné auprès d'eux la réputation d'un bel esprit qui n'aimoit point les beaux esprits. Cela leur paroît une rareté digne de curiosité. Eh bien, j'ai été assez sotte pour faire cette connoissance, et quand je m'interroge pourquoi, je rougis de découvrir que c'est la honte de l'ennui et que je suis souvent aussi imbécile que Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie ^».

Les lettres de M""^ Necker à Voltaire enregistraient pour leur part cette rencontre avec satisfaction. Au début, tout alla bien. On se voyait à la maison de campagne de Saint-Ouen, où venaient aussi la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Bouffiers et la duchesse de Lauzun, et où les hôtes habituels des mardis et des vendredis ne formaient plus que l'exception. « Je ne croyois pas que je connoitrois jamais MxM™*'* Necker et de Marchais » , écrivait M"^" Du DefPand à la duchesse de Choiseul. « Je les vois souvent et je m'en trouve

1 M"« Du Deffand, Correspondance avec Horace Walpole, lettre de juin 1773.

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