CHAPITRE PREMIER
bien. Ces femmes sont aimables ; elles ne sont point sottes ni insipides. Elles sont plus faites pour la société que la plupart des dames du grand monde. Je préfère ce qui écarte l'ennui à ce qui est du bel air )>. . Quant à Necker, elle le jugeait en ces termes dans une lettre à Horace Walpole : « C'est un fort honnête homme ; il a beaucoup d'esprit, mais il met trop de métaphysique dans tout ce qu'il écrit... Dans la société, il est fort naturel et fort gai ; il a beaucoup de franchise, il parle peu, est souvent distrait ».
M""^ Du Deffand envoyant un jour à son amie, M""- de Luxembourg, un coussin en par filage, sorte de travail alors fort à la mode, qui tomba par hasard sous les yeux de Necker, celui-ci fit les vers suivants :
Vive le parfilage !
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage Chasse part(tut l'ennui.
Tandis que Ton déchire Et galons et rubans, L'on peut encor médire Et déchirer les gens.
Autrefois dans la vie On n'avait qu'un amant; Maintenant la folie Est d'en changer souvent.
On défile et partage L'amour comme un ruban, EL même au parfilage On met le sentiment.
Tel qui fit une page Peut paraître un savant ;
S'il a du parûlage.
Le secret imposant, La plus petite idée Qu'on attrape en passant, Etant bien parfilée, Tiendra lieu de talent *.
Au bout de quelque temps cependant, ces relations se refroidirent, et le jugement final de M"° Du Deffand sur M""" Neckerest qu'elle est (»raide et froide, pleine d'amour-propre, mais honnête personne ». On ne tarde pas à saisir, chez la grande dame difficile à satisfaire^ le ton légèrement méprisant qui annonce un revirement. Celui-ci s'effectua quand elle eut retrouvé dans ce nouveau cercle son inévitable adversaire, l'ennui. « Cette pauvre feaune. a quitté le monde comme elle y avait vécu », écrivait M"^ Neck er en apprenant sa mort ; « elle n'avoit vu dans la société que la compagnie. Son lit étoit entouré de prétendus amis sans être arrosé de larmes.... . La mort même, cette grande circonstance, n'a été pour elle qu'une pensée triste, mais superficielle, et j'ai bien vu que la nuance étoit légère entre l'existence et la fin d'une personne insensible 2 ».
Sainte-Beuve a essayé, mais inutilement, d'adoucir la sévérité du jugement porté sur la femme malheureuse et aveugle qui fut l'amie d'Horace Walpole ; la postérité ne l'oubliera pas non plus, car on lui doitnonseulement quelques-unes des meilleures lettres, mais
* Grimm, Correspondance littéraire, X, 333.
* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, I, 252.