‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 35 sur 298 · CHAPITRE PREMIER 7I · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 7I

encore une ou deux des meilleures anecdotes du dixhuitième sièc'e. C'est elle qui fit à l'archevêque d'Aix, affirmant que saint Denis, après sa décapitation, avait encore marché cent pas avec sa tête sous le bras, cette réponse devenue proverbiale : « Monseigneur, il n'y a que le premier pas qui coûte». Et c' est M""^ Du Deffand qui a tracé, d'une plume aussi inexorable qu'habile, le portrait de l'amie de Voltaire, M"'*' du Châtelet. Après avoir mentionné le bruit qui accusait celle-ci de n'avoir pas écrit le livre de mathématiques paru sous son nom, M"^^ Du Delland ajoute qu illui a été affirmé que M""^ du Châtelet avait étudié la géométrie afin de comprendre son livre ^

Le salon de JM"^ Necker était redevable d'une bonne part de son succès aux étrangers qui le fréquentaient, tels que lord Stormont, l'ambassadeur d'Angleterre, et le marquis de Caraccioli, l'ambassadeur de Naples. Un autre intime ami de la famille était le baron de Gleichen, qui occupait, quelques années avant le mariage de Necker^ le poste d'ambassadeur du Danemarck à Paris 2. Mais le visiteur étranger le plus brillant était l'abbé Galiani, un Napolitain accrédité à Taris comme diplomate, dont le talent et l'esprit de saillie tenaient attentive la capitale elle-même. L'arlequin napolitain sur les épaules duquel, suivant l'expression de Marmontel, reposait la tête d'un Machiavel, conservait sa place bien

* Grimm, Correspondance littéraire, XI, 436.

2 Consulter ses Mémoires, en allemand, et une note de la Correspondance de Vabbé Galiani, édition Perey et Maugras, 11, 193.

à lui parmi ses amis parisiens, au nombre desquels il fallait compter tout d'abord Grinun, d'Holbach, Diderot, M""^ d'Epinay et M""' Geolfrin. Lui aussi était un admirateur et, jusqu'à un certain point, un partisan des idées nouvelles ; c'était un esprit fin et sceptique, prêt à railler impitoyablement les ridicules des hommes et des choses ; mais il n'avait rien d'un fanatique, et il n'a jamais partagé la confiance de ses amis dans le triomphe de la raison et de la liberté. Avec la prévoyance habile de l'Italien, il se gardait de détruire ce qu'il ne pouvait remplacer, et, à défaut d'une Toute-Puissance céleste, de croire à la toute-puissance des théories et des systèmes ; Tartuffe devant être joué à Naples, il se vanta à d'Alembert d'en avoir fait interdire la représentation. C'est au château de Granval, chez le baron allemand dHolbach, où Diderot et un médecin de ses amis. Roux, disaient parfois « des choses à faire tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela », que Galiani établit cette fameuse comparaison des dés pipés, qui s'est transmise jusqu'à nous comme la protestation du bon sens.

Ecoutons Morellet nous raconter la scène.

« On avait causé tout une après-dînée..... L'abbé Galiani avait écoulé patiemment toute cette dissertation ; enfin il prend la parole et dit : « Messieurs, messieurs les philosophes, vous allez bien vite. Je commence par vous dire que, si j'étais pape, je vous ferais mettre à l'inquisition, et, si j'étais roi de France, à la Bastille ; mais comme j'ai le bonheur de n'être ni Tun ni l'autre, je reviendrai dîner jeudi

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