CHAPITRE PREMIER
prochain, et vous m'entendrez, comme j'ai eu la patience de vous entendre )>. « Très bien, mon cher abbé )), disons-nous tous, et nos athées les premiers, « à jeudi î ».
« Jeudi arrive. Après le dîner et le café pris, Tabbé s'assied dans un fauteuil, ses jambes croisées en tailleur, c'était sa manière ; et, comme il faisait chaud, il prend sa perruque d'une main, et, gesticulant de l'autre, il commence à peu près ainsi :
« Je suppose, Messieurs, celui d'entre vous qui est le plus convaincu que le monde est l'ouvrage du hasard, jouant aux trois dés, je ne dis pas dans un tripot, mais dans la meilleure maison de Paris, et son antagoniste amenant une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, enfin constamment rafle de six.
(' Pour peu que le jeu dure, mon ami Diderot, qui perdrait ainsi son argent, dira sans hésiter, sans en douter un seul moment : les dés sont pipés, je suis dans un coupe-gorge.
V Ah, philosophe! comment? Parce que dix ou douze coups de dés sont sortis du cornet de manière à vous faire perdre dix francs, vous croyez fermement que c'est en conséquence d'une manœuvre adroite, d'une combinaison artificieuse, d'une friponnerie bien tissue ; et, en voyant dans cet univers un nombre si prodigieux de combinaisons mille et mille fois plus difficiles et plus compliquées et plus soutenues et plus utiles, vous ne soupçonnez pas que les dés de la natuie sont aussi pipés, et qu'il y a là haut un grand fripon qui se fait un jeu de vous attraper » .
« Je ne ine rappelle pas », continue Morellet, « le reste du développement donné par l'abbé ; mais c'était la plus piquante chose du monde et cela valait le meilleur des spectacles et le plus vif des amusements ' ».
M"" Necker, on le voit par sa correspondance avec Galiani, était iaipuissante à réprimer et même à maintenir toujours dans les bornes des convenances le ton léger et l'esprit fougueux de celui-ci. Jl était du nombre d^ ceux à qui elle faisait des concessions, car il constituait avant tout un brillant point d'attraction pour le salon que le hasard et les circonstances devaient rendre si utile à la destinée de Necker. Le nom d'un autre Italien célèbre, le marquis Beccaria, se rattache encore au souvenir de ces réunions. M""^ Suard nous le dépeint comme un homme de très petite taille, mais d'une inoubliable expression dans la physionomie,« dont la beauté régulière unissait la puissance de l'aigle à la douceur, et dont le génie illuminait le regard S) .
Un autre personnage non moins attrayant, quoiqu'il ne jouît pas de la renommée européenne de Beccaria, était le comte de Creutz, ambassadeur du roi de Suède, dont Marmontel a éternisé la mémoire dans les Solitaires de Murcie, considérés alors comme le «chef-d'œuvre de tous les contes pathétiques ^ » Creutz, qui faisait partie du cercle intime de M™^ Geoffrin, était rêveur, distrait, et le plus aima-
1 Morellet, Mémoires^ I, 135-137.
a Mme Suard, Essais de mémoires sur M. Suard, 72.
3 Garai, Mémoires sur Suard, 11, 11.