‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 37 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ble des hommes ; il était épris de l'amour du beau et plein d'admiration pour le génie, connaissait presque toutes les langues de l'Europe et leurs littératures et était de plus passionné pour la musique \ Sans le louer autant que le sentimental Garât, qui dit de lui qu'il aurait mérité d'être « élevé comme sur l'aile des anges au trône de Dieu », le grand historien suédois Geijer parle aussi du charme irrésistible attaché à de Creutz, qu'il attribue à la réunion d'une nature de poète avec toutes les qualités qui font l'homme d'Etat et le parfait courtisan. « Les distractions, ditil, qui lui donnaient une amabilité si originale en société, étaient, dès que les affaires lui laissaient du loisir, des sauts illimités en pleine fantaisie. Creutz était une nature idyllique... Peu de temps avant sa mort, il saluait avec transport le printemps ^ >>. Le souverain étranger le plus populaire à Paris, Gustave 111, de tragique mémoire, trouva dans cet aimable vieillard un digne représentant du nom suédois.

L'Allemand Melchior Grimm, fixé à Paris depuis 1748, était également un ami de la famille Necker. Arrivé dans la capitale comme secrétaire particulier du comte saxon de Friesen, il ne tarda pas à être accueilli dans les cercles littéraires influents et entra en étroits rapports avec J.-J. Rousseau et Diderot: il collabora avec celui-ci, nous l'avons déjà dit, à la Correspondance littéraire, qu'il dirigea bientôt tout seul. Sa défense chevaleresque de M""" d'Epinay in-

* Marmontel, Mémoires, VI.

* * Geijer, Papiers posthumes de Gustave III, II, 4.

justement soupçonnée, et qu'il ne connaissait pas alors, iut le point de départ de sesrektions avec cette personne de talent. Elles eurent leur importance au point de vue littéraire, car Grimm contribua beaucoup au développement d'un esprit qui méritait d'être apprécié et qui reflète son temps avec une vérité frap • pante\ Elles amenèrent en outre la rupture entre Grimm et Jean-Jacques, qui, par ses indignes bavardages contre ÄP^ d'Epinay, a transformé la seconde partie de ses Confessions en un pamphlet où rivalisent la haine et l'ingratitude. Cette querelle avec Rousseau ne contribua guère moias que le chaud enthousiasme de Diderot à faire connaître le nom de Grimm. C'est grâce à son commerce constant avec celui-ci que Grimm, le disciple de Gottsched, de vint un écrivain français, sans abdiquer pour cela son caractère allemand ; c'est à Diderot qu'il dut cette sobriété calme de jugement et cette variété solide de connaissances qui lui inspirèrent le désir de mettre les Français au courant des littératures étrangères, et en particulier de la littérature de son pays. Dès 1765, il leur vantait le génie de Lessing, affirmait la supériorité de Shakspeare par rapport aux théories clas.^iques encore régnantes en France, et imposait en même temps par une promptitude de repartie que l'on ne provoquait pas impunément. C'est ainsi qu'il disait de IdiJocaste de Lauraguais que la chose la plus compréhensible, dans cette tragédie, était l'énigme du sphinx. Son Pe/eV Prophète, une satire contre la musique française au

1 Mme d'Epinay, Mémoù'es, et La jeunesse de il/"'« d'Epinay.

profit de la musique italienne, obtint l'approbation de Voltaire^ qni demandait poliment de quel droit cet étranger était plus spirituel qu'eux tous. L'enthousiasme raisonné de Grimm pour l'art musical reçut sa récompense : quand le petit Mozart vint à Paris avec son père et sa sœur, il fut son Mécène et l'un des premiers à proclamer le génie de l'enfant.

Ce n'est que plus tard, et lorsque ses rapports avec les cours de Gotha et de Hesse-Darmstadt lui eurent déjà valu le titre de baron, qu'il se lia avec la famille Necker. Son vnyage à Saint-Pétersbourg, comme précepteur du prince Louis de Hesse, lui acquit la faveur de Catherine II ^,et bon nombre de ses lettres de Russie sont adressées à M""" Necker. Elle lui inspira avec les années un si grand attachement, qu'il changea de logement à Paris afin de la voir chaque jour.

Avec les Anglais de passage à Paris, Horace Walpole, Hume, qui fréquentaient, celui-ci M""' de Bouffiers, celui-là M""« Du Deffand, les Necker n'eurent pas de rapports particuliers ; en revanche, Gibbon, revenant d'Italie, s'arrêta à Paris au printemps de 1765, et fut accueilli par eux comme un ami. Il parle de ce rapprochement sur le ton d'ordinaire assez peu heureux auquel il semble condamné chaque fois qu'il est question de M""^ Necker : « Je rendis visite à M"^ Curchod ; elle fut très prévenante, son mari particulièrement poli ; ils n'auraient pu me

* Edmond Scherer, Me/c/iïor G^^mw, Paris, 1886. — * H. Uhde, Autobiographie d'O. Reichardt.

yS MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

traiter plus cruellement. Chaque soir je soupais chez eux ; il allait ensuite se coucher, me laissant seul avec sa femme. 11 me donnait là une singulière preuve de sa sécurité: c'est ce qui s'appelle faire aussi peu de cas que possible d'un ancien amoureux I Sa femme est aussi charmante qu'avant et beaucoup plus imppsante ; elle semble se complaire dans sa richesse, sans toutefois s'en enorgueillir. Je vantai assez peu adroitement le bonheur de Manette d'Illen et sa fortune. « Une belle fortune ! » dit-elle avec un léger ton de mépris. « Au plus vingt mille livres de rente ! » Je souris, et elle ajouta vivement : « Ce n'est pas à moi à dédaigner vingt mille livres de rente, moi qui, il y a un an encore, assignais huit cent livres par an comme but à mon ambition ^ » .

La contre-partie de ce passage se trouve dans une lettre de M°^' Necker à W' de Branles, du 7 novembre 1765 : « Jene sais, Madame, si je vous ai dit que j'ai vu Gibbon : j'ai été sensible à ce plaisir audelà de toute expression, non qu'il me reste aucun sentiment pour un homme qui je crois n'en mérite guère ; mais ma vanité féminine n'a jamais eu un triomphe plus complet et plus honnête. Ü a resté deux semaines à Paris ; je l'ai eu tous les jours chez moi; il était devenu doux, simple, hum.ble, décent jusqu'à la pudeur ; témoin perpétuel de la tendresse de mon mari, de son esprit et de son engouement, admirateur zélé de l'opulence, il me fit remarquer

* Gibbon, Memoirs of my life and writings, 68 et 69, note

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