‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 38 sur 298 · CHAPITRE PREMIER jg · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER jg

pour la première fois celle qui m'entoure, ou du moins jusqu'alors elle n'avait fait sur moi qu'une impression désagréable * » .

Les années s'écoulèrent. Le jeune homme et la jeune fille qui, jadis, animés de sentiments bien différents, s'étaient rencontrés sur les bords du lac de Genève, s'étaient aimés et ne s'étaient pas compris, ce jeune liomme et cette jeune fdle avaient vieilli à leur tour. Au mois de juin 1787,àminuit,parun splendide clair de lune, dans le pavillon de sa terrasse de Lausanne, Gibbon mit le dernier trait de plume cà une œuvre telle qu'il est accordé à bien peu d'hommes de terminer ici-bas. A cette heure même, et par un saillant contraste avec la joie de l'achèvement, se présenta à son esprit la condition éphémère de toutes les choses humaines, la dilférence entre la durée immortelle de l'œuvre et le court répit accordé peut-être à son auteur .

Gibbon avait alors cinquante ans ; il vivait solitaire avec sa gloire. Cet isolement lui semblait si pénible, que cinq ans plus tard il songeait encore à se marier. C'est à ce projet que se rapporte la dernière lettre qu'il reçut de M"'^ Necker ; celle-ci, pendant la Révovolution, avait regagné la Suisse avec son mari, et elle passa l'hiver de 1792 à Genève dans la compagnie de Gibbon. « Nous pensons souvent», lui écrivait-elle de Coppet le 15 juin, v aux jours pleins de charmes que nous avons passés avec vous à Genève. J'ai éprouvé, pendant cette époque, un sentiment nou-

* Golowkin. Lettres diverses recueillies en Suisse, 264. ^ Gibbon, Memoirs of my life and wriiings, 190.

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veau pour moi, et peut-être pour beaucoup de gens. Je réunissais dans un même lieu, et par une faveur bien rare de la Providence, une des douces et pures affections de ma jeunesse, avec ce^le qui fait mon sort sur la terre et qui le rend si digne d'envie. Cette singularité, jointe aux agréments d'une conversation sans modèle, composait pour moi une sorte d'enchantement ; et la connexion du passé et du présent rendait mes jours semblables à un songe sorti par la •porte di\:oire pour consoler les mortels. Ne voudriezvous pas nous le faire continuer encore ? Coppet est dans toute sa beauté : mais je ne sais si je dois trop insister ; car nous y menons une vie assez solitaire. Les circonstances retiennent les Genevois dans leurs foyers, et leurs campagnes sont désertes. M*** même a jugé à propos de se remarier, et il a bien fallu céder une grande part de ses soins. Gardez-vous, Monsieur, de former un de ces liens tardifs : le mariage qui rend heureux dans l'âge mûr, c'est celui qui fut contracté dans la jeunesse ; alors seulement la réunion est parfaite, les goûts se communiquent, les sentiments se répondent, les idées deviennent communes, les facultés intellectuelles se modèlent Tune sur l'autre, toute la vie est double, et toute la vie est une prolongation de la jeunesse; car les impressions de l'Ame commandent aux yeux et la beauté qui n'est plus conserve encore son empire. Mais pour vous. Monsieur, dans toute la vigueur de la pensée, lorsque toute l'existence est décidée, l'on ne pourrait, sans un miracle, vous trouver une femme digne de vous. Un lien de ce genre imparfait rappelle toujours la sta-

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