CHAPITRE PREMIER 8l
tue d' Horace. Vous êtes marié avec la gloire^ et vos amis qui vous chérissent ne sont pas jaloux de ce lien dont l'éclat même rejaillit sur eux ^ ».
C'est sur ce ton amical que se terminèrent les relalions entre Gibbon et M™^ Necker. Né la même année qu'elle, il ne la précéda que de quelques mois dans la tombe ; il mourut célibataire, le 17 février 1794, à peine âgé de cinquante-sept ans. La destinée n'avait pas été injuste, puisqu'elle leur accorda à tous deux dans la vieillesse, suivant le mot favori de Goethe, ce qu'ils avaient ambitionné dans le jeune âge : à lui une grandeur solitaire, à elle une passion profonde payée de retour.
Le 22 avril 1766, la seconde année de son mariage, jVP" Necker mit au monde sa fille Anne-Louise-Germaine, qui resta son unique enfant. Pendant le temps qui précéda sa naissaace, la mère se sentit si souffrante, qu'elle prit toutes ses dispositions en cas de mort ; elle pria sa compatriote, la femme du banquier Vernet, de servir de mère à l'enfant. ^1°"° Vernet n'osant pas assumer une telle responsabilité, elle adressa la même prière àM""® de Vermenoux, et celle ci fut la marraine de sa fille. Necker, très inquiet de l'état de sa femme, fit appel à l'amitié de Moultou et lui demanda de venir à Paris et de l'aider à la calmer. Le danger fut conjuré, mais la santé de •VP" Necker resta à jamais ébranlée. De fréquents séjours en Suisse, ans les montagnes et aux eaux, amenèrent des améliorations passagères ; mais le manque de sommeil et l'ir-
1 M™e Necker, Méla?iges, I, 360.
ritationdu système nerveux dans un organisme affaibli s'accrurent tellement avec les années, que M™'' Necker dut faire de violents efïbrts pour continuer à accomplir ses devoirs sociaux et que, pour se calmer un peu, elleétaitforcéedecirculermêmependantles repas. Au bout de quelques années, la famille quitta la rue Michel le-Comte et vint s'installer rue de Cléry ; elle y habita l'hôtel Leblanc, un des plus beaux hôtels de Paris, d<^moli en 1842, lors du percement de la rue de Mulhouse ; elle y demeura jusqu'au moment où elle alla habiter au Contrôle général '. On fit choix ensuite d'une maison pour l'été. Neckerloua d'abord le château de Madrid, au bois de Boulogne, construit par François l*' au retour de sa captivité ; puis il acheta le beau château de Saint-Ouen, sur les bords de la Seine, situé assez près de Paris pour permettre à ses invités de rentrer le soir en ville. Aces villégiatures se rattachaient les meilleurs souvenirs de Necker et de sa femme. Elle n'avait pas résisté aux charmes de cette nouvelle existence î « Il est certain » , écrit-elle à l'amie que nous connaissons, « qu'on peut et qu'on doit être plus heureux ailleurs, mais il faut, pour cela, ne pas connaître un enchantement qui, sans faire le bonheur, empoisonne à jamais tous les autres genres de vie ! Nous ressemblons à ces gourmands dont le palais blasé est dégoûté de tous les aliments et ne peut cependant revenir à des mets simples et salutaires ; la finesse du goût est prodigieusement perfectionnée tant pour le corps que pour l'es-
* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XII, 210, note.