CHAPITRE PREMIER
prit, et nous réalisons au moral et au physique l'histoire du sybarite que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir w.
Elle ne dissimulait pas les dillicultés qu'il lui en avait coûté pour s'orienter dans ce monde nouveau : u II n'est pas moins vrai )), écrivait-elle, «que je ne vis plus sur le même fond dldées, et quelque ridicule qu'il soit de parler de soi, vous m'y contraignez et j'aime encore mieux vous eimuyer que de vous déplaire. Je ne vis donc plus sur le même fond d'idées, car en arrivant dans ce pays, je croyais que les lettres étaient la clef de tout, qu'un homme ne cultivait son esprit que par les livres, et n'était grand que par le savoir. J'ai vu à présent qu'un homme de lettres a des connaissances d'un certain genre, qui sont quelquefois absolument inutiles dans telle ou telle carrière ; c'est ce qui m'est arrivé, à moins que je ne fusse tête à tête avec un homme instruit. Je n'avais pas un mot à dire dans le monde, j'en ignorais même la langue ; obligée, par mon état de femme, de captiver les esprits, j'ignorais toutes les nuances de l'amour-propre, et Je le révoltais quand je croyais le flatter. Ce qu'on appelait franchise en Suisse devenait égoïsme à Paris ; négligence des petites choses était ici manque aux bienséances ; en un mot, détonnant sans cesse, et intimidée par mes bévues et par mon ignorance, ne trouvant jamais l'à-propos, et prévoyant que nos idées actuelles ne s'enchaîneraient jamais avec celles que j'étais obligée d'acquérir, j'ai enfoui mon petit capital pour ne le revoir jamais, et je mfi suis mise à travailler
pour vivre et pour accumuler un peu si je puis ».
On ne peut mieux décrire qu ello ne le fait ellemême ici l'impression qu'exerçait M™" Necker sur ceux qui ne la connaissaient que superficiellement et par les relations mondaines ; c'est ce qui explique en même temps pourquoi elle fut souvent si mal jugée. Elle s'était imposé une transformation intellectuelle en vertu de laquelle ses dons et ses dispositions naturels devaient céder la place à des qualités artificiellement acquises. A cette tâche aussi ingrate que pénible elle ne perdit pas seulement sa vraie nature d'esprit, mais aussi quelque chose dé la spontanéité et de Tardeur avec lesquelles son cœur passionné demandait à se livrer. Ayant remarqué que dans le monde où elle vivait les meilleurs sentiments eux-mêmes risquaient souvent d'être mal interprétés et n'étaient pas épargnés par la raillerie, qu'on s'y préoccupait beaucoup moins de la forme que du fond, elle se refoula de plus en plus sur elle-même, et devint un être plus ou moins raide et artificiel ; une transformation s'opéra non dans son âme, mais dans son attitude extérieure, et ses proches amis seuls surent quelle profondeur de sentiment se dissimulait sous cette froideur apparente. Elle avait bien vite reconnu aussi que ses connaissances, si supérieures à celles des femmes en général, loin d'être pour elle un avantage, ne compensaient pas son manque de gaîté, de souplesse, d'entrain dans la conversation.
Sans doute, la France du dix-huitième siècle
* Golowkin, Lettres recueillies en SuissCf 413, 400.