‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 41 sur 298 · CHAPITRE PREMIER 8b · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 8b

comptait, depuis M""^ Dacier, plus d'une femme très instruite ; M^'^ de La Lezardière , par exemple, la devancière d'Augustin Thierry, ou M"' de Gaschaux, philologue fort appréciée de d'Alembert et de Condillac, dont Diderot nous a conté la tragique histoire* ; mais les femm.es qui tenaient la tête de la société parisienne savaient en réalité peu de chose et ne se livraient à des fantaisies savantes que par exception ^ La jeune comtesse de Coigny disséquait de sa propre main, la marquise de Polignac et la comtesse de ßrancas étudiaient la chimie et tentaient avec Rouelle de rendre soluble et de volatiliser le diamant^ Mais en général ces grandes dames se fiaient surtout et avant tout à leur bon goût , à la sûreté de leur jugement, à leur commerce avec des personnages éminents et à leur connaissance des hommes et du monde , plus utile que tous les livres. « Me dédier une grammaire, à moi qui ne sais pas l'orthographe ! » s'écriait M""^ Geoffrin avec un étonnement sincère, un jour qu'un de ses amis venait de lui oll'rir un hommage de ce genre.

Savoir, comme M"'*' Necker, le latin et les mB.ihématjques, ou être des premières en France à lire Beccaria, sur lequel Morellet, le traducteur Des délits et des peines, avait attiré son attention *, c'était là

* 'Rosenkranz, Diderot, sa vie et ses œuvres, II, 307. 2 Tai ne, L'ancien- régime.

* Goncourt, La femme au xviii« siècle.

* Golowkia, Lettres recueillies en Suisse : M™« Necker à M™« de Branles, 7 nov. 1765.

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un faible mérite aux yeux d'une société pour laquelle l'art de vivre était la science suprême, qui ne permettait jamais la plus If^gère infraction au bon ton et toléra toujours le vice caché sous des formes agréables, à laquelle une rosette mal placée sur l'habit de Gustave m suffisait pour renvoyer dédaigneusement parmi les monarques provinciaux ce roi d'ailleurs si ])opulaire à Paris, et qui faisait bien plus de cas d'une bonne épigramme que d'un savoir péniblement acquis. Eprouvait- elle le besoin de ce savoir , elle trouvait sous sa main Diderot, qui définissait la clarté et la grâce un hommage dû à Tintelligence féminine, et qui était prêt à lui communiquer ses idées philosophiques sous l'habit du neveu de Rameau et par l'intermédiaire de M'^° de Lespinasse ; le pessimisme, elle l'étudiait dans Candide ; V Enajclopêdie même devait se lire comme en jouant, et quand la fm inévitable approcha, ce fut Figaro qui vint l'annoncer aux victimes, sous une tempête d'applaudissements. M""' Necker, sur ce terrain-là, ne fut jamais à Paris, suivant le mot de Sainte-Beuve, qu' « une fleur transplantée ». Elle eut beau écrire des traités sur l'art de la conversation, sur les rapports sociaux, le style, poser en principe qu'il faut toujours être le personnage, et jamais l'actrice ^ : les spectateurs ne prirent pas le change et sentirent que c'était bien pourtant un rôle qu'elle jouait. C'est ainsi que Marmontel écrit à son sujet ; « Etrangère aux mœurs de Paris, M""* Neckern'avai. aucun des agréments d'une jeune Française. Dans

1 M"« Necker, Mélanges, III, 68.

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