‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 42 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ses manières, dans son langage, ce n'était ni Tair ni le ton d'une femme élevée cà l'école des arts, formée à l'école du monde. Sans goût dans sa parure^ sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce,.. On la voyait tout occupée à se rendre agréable à sa société, empressée à bien recevoir ceiix qu'elle y avait admis ; attentive à dire à chacun ce qui pouvait lui plaire davantage ; mais tout cela était prémédité, rien ne coulait de source, rien ne faisait illusion. Ce n'était point pour nous, ce n'était point pour elle qu'elle se donnait tous ces soins ; c'était pour son mari... Il laissait à sa femme le soin de soutenir la conversation » . Si, en dépit de ses efforts, celle-ci venait à languir, elle s'en plaignait parfois naïvement à Marmontel, qui lui répondait : « Voyez M. Necker lui-même, s'il est tous les jours amusant* ».

Grimm remarque pareillement que quand le dialogue s'arrêtait , elle en cherchait anxieusement la cause dans les regards des assistants ; mais ce qu'elle réclamait des autres sous ce rapport était peu, comparé à ce qu'elle exigeait d'elle-même. Necker trouva un jour par hasard un carnet où elle inscrivait chaque matin les occupations de la journée ; il lui lut tout haut en riant la note suivante : « Relouer plus fort M. Thomas sur le chant de la France dans son poème de Pierre le Grand ^ ».

* Marmontel, Mémoires^ X.

^ Auguste de Staël, Notice sur M. Necker, en tête des Œuvres de celui-ci.

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Galiani aussi nous a laissé une descripti-in du salon Necker : « 11 n'y a point de vendredi » écrivait-il de Naples à M*"" Necker, « que je n'aille ^hez vous en esprit. J'arrive, je vous trouve tantôt achevant votre parure, tantôt prolongée sur cette duchesse. Je m'assieds à vos pieds. Thomas en souflre tout bas, Morellet en enrage tout haut, Grimm, Suard en rient de bon coeur, et mon cher comte Creutz ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous. Madame, vous faites combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la politesse, et, dans cette soufiVance, vous trouvez que je suis un petit monstre plus ejnbarrassant qu'odieux. On annonce qu'on a servi. Nous sortons, les autres font gras, moi je fais maigre je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse que j'aime fort, je me donne une indigestion tout en admirant l'adresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau. On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés de l'Angleterre ; et dans le même moment Creutz et Marmontel conviennent que Grétry est le Pergolùse de la France; M. Necker trouve tout cela bon, ba'sse la tête et s'en va. Voilà mes vendredis* ».

Mais comme Galiani ne pouvait, nous l'avons dit, s'abstenir de certaines plaisanteries que M""" Necker n'approuvait pas, sa correspondance avec elle se borna à quelques lettres ; il badinait à ce sujet dans

* Galiani, Correspondance, I, 227.

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