‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 43 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

les termes suivants avec M"''= d'Epinay : « Je répondrai plus tard à äP° Neck er, et par ma chancellerie. Je serai plat et poli comme une assiette de M"''' Geoffrin, voilà comment je punis le froid maintien de la décence ».

Morellet remarque à son tour, en parlant du salon Necker : « La conversation y était bonne, quoique un peu contrainte par la sévérité de M°"^ Necker, auprès de laquelle beaucoup de sujets ne pouvaient être touchés, et qui souffrait surtout de la liberté des opinions rehgieuses. Mais, en matière de littérature, on causait agréablement, et elle en parlait elle-même fort bien. Pour M. Necker, il y était nul, ne sortant de son silence que pour lâcher quelque trait piquant et quelque persiflage fm des philosophes et des gens de lettres, dont sa femme, à son avis, était un peu engouée. Sa femme, de son côté, le plaisantait sur ses gaucheries et sur son silence, mais toujours de manière à le faire valoir* ». Grimm annonçait à T église philosophique: « Sœur Necker fait savoir qu'elle donnera toujours à dîner les vendredis: l'église s'y rendra, parce qu elle fait cas de sa personne et de celle de son époux ; elle voudrait pouvoir en dire autant de son cuisinier ^ » . Quant à sa manière de voir, écrivait Grimm plus loin, M""^ Necker est sincèrement protestante, socinienne, déiste,, ou plutôt, pour être quelque chose, elle en est arrivée à ne plus se rendre compte de rien.

* Morellet, Mémoires, I, 154.

2 Grimm, Correspondance littéraire, \III, 438, janvier

Les femmes, suivant leur habitude, se montraient dans leur jugement plus sévères que les hommes. Quand la baronne alsacienne d' Oberkirch rendit visite à M"^^ Necker à Saint-Ouen, elle reçut une impression qu'elle formule ainsi : « Dieu, avant de la créer,la trempa en dedans et en dehors dans un baquet d'empois *». Ce mot, dit tout haut, obtint un vif succès. « Je suis un instrument dont vous avez su jouer à merveille », disait un jour le vieil abbé de Saint-Pierre à son amie M""** Geoffrin. Contrairement à un pareil don de sympathie, M""® Du DefTand portait, dans une lettre à Walpole, cette appréciation sur le salon Necker et sur Necker lui-même : « Il n'aide point à développer ce que l'on pense, et l'on est plus bête avec lui qu'on ne l'est tout seul ou avec d'autres ».

Ce salon n'en a pas moins exercé une grande influence, même au point de vue littéraire . Il fait partie de la physionomie intellectuelle de la seconde moitié du dix-huitième siècle français, et quelques-uns des épisodes les plus connus de l'histoire du temps se rattachent à son souvenir -. C'est là que M"*" Necker essaya en vain de faire goûter à un auditoire choisi la première lecture du chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie. L'auteur,que les maîtres du logis honoraient particulièrement de leur amitié, dut constater qu'on ne faisait aucun cas de cette perle de la prose française ;

* Baronne d'Oberkirch, Mémoires, I, ch. 13.

* Voir dans la Revue des Deux Mondes^ 1833, II, 691, le romande M™« Augustin Thierry, intitulé Philippe de Morvelle.

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