‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 44 sur 298 · CHAPITRE PREMIER QI · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER QI

quelques clames voyant Bufïon s'endormir et un autre sourire, se hâtèrent de cacher leurs larmes, et le roman échoua. Ce n'est qu'à la dernière heure de son existence, en 1787, que ce monde à la veille de se disperser répara son injustice envers cette œuvre, qui appartenait déjà à une autre époque et contribua à l'avènement de l'ère littéraire nouvelle. On connaît également le dîner offert par ÄP" Necker, le 17 avril 1770, entre autres à Diderot, Suard, le marquis de Chastellux, Grimm, de Schf)mberg,Marmontel,d'Alembert, Thomas, Saint- Lambert, Saurin, Uelvétius, Raynal,les abbés Arnauld et Morellet, où l'on décida, sur la motion de la maîtresse de la maison, de faire ériger par Pigalle une statue au patriarche de Ferney. 11 s'éleva un long débat au sujet de la manière dont l'artiste devait concevoir son œuvre ; Voltaire y fait allusion dans des vers à M™* Necker, dont l'édition Beuchot donne un texte adouci ; dans la leçon primitive, retrouvée parmi les papiers de Suard, ils étaient différents \ Malgré la vive résistance que

* Vous craignez, beauté délicate, Que ce Pigal trop ingénu Ne nae présente à vous tout nu :

Mais pardonnez-lui s'il me flatte.

Quand son ciseau vous sculptera, Ne soyez pas si renchérie ; Ou tout le monde lui criera :

Otez-nous celte draperie.

Les Grâces n'en eurent jamais ; L'habillement les défigure, Et vouloir cacher leurs attraits.

C'est un péché contre nature.

rencontra le projet, il finit par aboutir, grâce aux souscriptions du roi de Danemark, de Catherine If et de Frédéric le Grand ; sur le conseil de Diderot, que hantait le souvenir de l'antique, Pigalle représenta un Voltaire nu, dont la physionomie singulièrement vivante était d'une extrême ressemblance \ Du reste, cette statue exécutée comme une étude anatomique ne fut jamais érigée ; elle devint plus tard la propriété d'un neveu de Voltaire, qui la donna en 1806 à la Bibliothèque de l'Institut, où elle se trouve encore aujourd'hui avec le cœur du philosophe*. Rappelons à cette occasion que les Salons où Diderot a fait, pour l'art en France, particulièrement pour l'art moderne, ce que firent Lessing et Winckelmann en Allemagne pour Tart antique, n'ont pas eu de plus chaude admiratrice que M""^ Necker, qui les lisait en manuscrit avant que la Correspondance de Grimm les répandît à travers l'Europe. Elle a dit d'eux avec justice qu'ils lui avaient enseigné l'art de voiries chefs-d'œuvre ^

Un plus grand titre de gloire pour M™^ Necker

Je consens qu'un )ourd vêtement Couvre ma chétive machine ; Mais quant à vous, objet charmant, Prenez la gaze la plus fine.

Ch. Nisard, Mémoires et correspondances historiques et littéraires, 349.

* Grimm, Correspondance littéraire, IX, U, 60, 89, 285.

2 Morellet, Mémoires, I, 193.

3 *Rosenkranz, Diderot, sa vie et ses œuvres II, 135. — M">« Necker, Mélanges : Lettres à Diderot.

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