CHAPITRE DEUXIEME
apporté une satisfaction exemple de tristesse».
Cette nomination fut bientôt suivie de son entrée dans le conseil d'administration de la (Compagnie des Indes orientales, fondée parColbert ;le gouvernement menaçait à ce moment même l'existence de cette Compagnie, et cette fois, au nom du libre échange, faisait attaquer ses privil<^ges par l'abbé M orellet. Necker publia en faveur des actionnaires une brochure où il défendait la Compagnie; mais il ne put la sauver. Elle fut dissoute en 1770 par décret royal. Le rappel de Dupleix, en 1754, et surtout l'exécution da malheureux Lally-Tollendal, en 1766, l'avaient déjà dépouillée de ses conditions de force. La polémique de Necker contre Morellet révéla pour la première fois son opposition aux doctrines des économistes et fonda son renom d'écrivain; une lettre de M™^ Necker parle de l'impression produite par le mémoire, qu'on trouvait jusque sur la table de toilette des dames : « L'auteur modeste osait à peine passer dans les rues ; il est impossible d'imaginer rien de plus flatteur 2 ». La critique remarqua déjà, à l'occasion de ce premier travail, que le portrait du négociant modèle, qui s'y trouvait tracé, ne s'appliquait à personne mieux qu'à Necker lui-même.
Mais en même temps, par suite d'une de ces contradictions dont le cœur humain est rempli, M"^^ Necker,comme saisie d'un mauvais pressentiment, essaya, au nom du bonheur domestique^ d'arrêter Necker
* Auguste de Staël, Notice sur M. Necker.
* Golowkin, Lettres recueillieb en Suisse, 361.
gS MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
sur le seuil de la vie publique. M. d'IIaussonville nous fait connaître la lettre où, dans un langage passionné, elle lui expose ses craintes* :
« 11 me semble, mon cher ami, que je ne t'ai jamais autant aimé que je le fais à présent. Le sentiment qui m'attache à toi pénètre mon âme tout entière , je ne sens plus mon existence que par toi ; je ne pense jamais à moi qu'en second, et c'est toujours par toi qu'il faut que je passe pour venir jusqu'à moi. Si je ne craignais un peu l'inconstance de ton caractère , si je m'imaginais qu'une vie agitée t'est nécessaire et que le sentiment sans inquiétude ne subsisterait pas dans ton cœur, crois que je te ferais sans peine tous les sacrifices imaginables. Je te le dis ici du meilleur de mon cœur : si un ange m'assurait que tu conserverais pour moi dans un désert le même attachement que tu me témoignes à Paris, je t'y suivrais demain sans la plus légère peine et peut-être avec plaisir. J'aimerais à ne jouir et à ne respirer que par toi, et, par un sentiment bien différent du tien, je ne goûte qu'avec de pénibles regrets tous les plaisirs qui ne me viennent pas de toi. Voilà le fond de mon âme, et je me connais bien. Cette manière d'être est invariable ; elle ne me quittera qu'à la mort. Ma devise sur la terre est : Ou toi ou rien,
« Après cela, osez me reprocher que j'aime les lettres. Ce n'est plus, mon cher atni, qu'un reste d'habitude que je crois précieuse à conserver à
* Grimm, Correspondance littéraire^ VI, 38, juillet 1764.