‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 49 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

cause de l'activité de mon âme et du vide où ton absence me laisse. Mais ce reproche devient trop fréquent, et, quoique cette inquiétude te rende peutêtre plus tendre, j'aime mieux, et j'ose à peine l'assurer, j'aime mieux être moins aimée, et que tu sois plus heureux. Ainsi, je viens faire mes conditions avec toi ; dès l'instant que tu auras abandonné pour jamais la Compagnie des Indes, je te promets, si tu l'exiges, de renoncer à Fénelon et même à prendre la plume sur tout autre objet, et je souhaite de toute mon âme que le sacrifice que je te demande ne te coûte pas plus que celui que je te ferai ; car, mon cher ami, le bonheur dont je jouis avec toi est quelquefois légèrement obscurci par mes craintes. Ton caractère n'est pas aussi invariable que le mien. Souvent même tu te méconnais. Le monde et les affaires te sont nécessaires. Tu trouves avec moi tous tes plaisirs, mais non pas tes besoins . Peut-être un jour... ma plume se refuse à le tracer. Ah ! si jamais je t'étais moins chère, je ne survivrais pas un moment à la perte de ta tendresse. Pour moi, je le sens, je n'ai plus qu'une âme, et c'est la tienne. Il faut t'aimer ou mourir » .

Il arriva à M"^" Necker ce qui arrive à tant d'autres : elle fut impuissante à retenir la pierre qu'elle avait commencé à faire rouler. Ses écrits ne renferment rien sur Fénelon, mais Necker se lança dans la politique.

Peu de temps après la dissolution de la Compagnie des Indes, il réalisa son projet d'abandon de sa maison de banque ; il se retira au commencement

de 1 772^ avec une fortune de sept inillions et demi comptant, sans se réserver aucune part dans les affaires^ dont son frère M. de Germanie et Girardot prirent la direction. Ce dernier eut pour associé, quelques années plus tard, le fils du grand physiologiste et poète ïlaller ; la banque, sous la Convention et le Directoire, se livra à de hardies spéculations, et on lui confia sous Bonaparte l'approvisionnement de l'armée d'Italie*.

Necker répétait souvent qu'il lui eût été bien facile, avec sa connaissance exacte du marché financier de l'Europe, de continuer à augmenter sa fortune , mais il préférait, à quarante ans accomplis, se livrer à ses véritables goûts. Son désintéressement et son indifférence en cette matière étaient sincères, car sa femme atteste qu'à partir de ce moment elle dut prendre en mains l'administration de cette immense fortune, acheter, vendre, affermer, bâtir, sans môme pouvoir amener son mari à parler affaires avec elle. «Ainsi », ajoute-t-elle, « notre intérieur présente, à cet égard, le contraste aimable et visible d'un grand génie en tutelle, d'un homme qui pourrait gouverner la fortune des deux Indes, dont l'insouciance pour l'argent est si bien connue, que ses domestiques la prennent pour de l'ineptie - » . Ce mépris de l'argent est chez Neckerune haute qualité qui compense mainte faiblesse.

Le fruit immédiat de ses loisirs fut un essai sur

* Revue Suisse, 1856, 658 ff. — * Les Contemporains , ^1816 h 1819, tom. I et IV.

2 M"»« Necker, MélangeSy II, 383.

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