CHAPITRE DEUXIÈME Io
tième siècle. Depuis les Lettres persanes^ parues en 1721 , toute sorte de contrebande se cachait sous des titres en apparence innocents et sous le costume obligé de Chinois, Persans, Hurons, paysans d'idylles suisses.
Galiani avait peine à attendre l'occasion de porter quelque diversion dans le « ton ennuyeux, mystérieux, systématique et dogmatique » des physiocrates en général et de son ami Morellet en particulier. H traita la chose moitié sérieusement, moitié plaisamment, ce qui le fit accuser par le consciencieux Turgot d'un frivole scepticisme; il jugeait néanmoins très nettement la situation, en prévoyant que les armes légères de la satire et l'attaque sans ménagements de l'adversaire viendraient en aide au silencieux et lourd Necker, qui ne se défendait qu'avec des dates et des chiffres.
« Etes-vousexportiste, oui ou non ? » .demande dès le début des Dialogues stir les blés le marquis au chevalier Zanobi, qui représente Galiani lui-même. « Je ne suis pour rien » , répond le chevalier, « je suis pour qu'on ne déraisonne pas. L'exportation du sens commun est la seule qui me fâche » . « On n'a jamais été si plaisant à propos de famine », écrivait Voltaire à M"^ Necker, qui lui avait envoyé le livre de Galiani. La correspondance de celui ci avec M""' d'Epinay contient presque jour par jour l'histoire de l'ouvrage, dont le succès était des plus brillants. « Panurge w, lui écrivait-il en parlant de i'abbé Morellet, <( a dîné dix ans entiers avecnous,et à moins qu'il n'ait une toile cirée sur la tête, quelques gouttes de bon sens et de
philosophie auraientdû percer à travers dans dix ans » .
C'est en vain queMorellet tenait prête une réponse ; Tabbé Terray lui interdit de la publier, et Choiseul était tombé, conime tombaient les ministres de la fm du régne de Louis XV, par une intrigue de M'"'' Du Barry. Necker rentra dans la lice avec son livre Sur la législation et le commerce des grains^ qui se distinguait de son écrit sur Colbert en ce qu'il ne dressait plus opposition contre opposition, c'est-à-dire qu'il n'attaquait plus les économistes tombés en disgrâce sous Terray,mais bien les économistes arrivés au pouvoir avec Turgot. Le 10 mai 1774, le cadavre du vieux roi avait été porté sans pompe à Saint-Denis, au milieu des insultes de la populace, et le règne de Louis XVI, qui n'avait pas encore vingt ans, venait de commencer.
Malgré tout ce qu'on a écrit sur le dix-huitième siècle, il y aurait encore place pour un livre qui entreprendrait de dresser l'acte d'accusation des monarchies absolues sur les données fournies par leurs tentatives de réformes. Les monarques de la moitié de l'Europe s'adressaient, pour les réaliser, à la philosophie française. Voltaire, le premier, alla à Potsdam ; Gondillac et Kéralio dirigèrent pendant dix ans l'éducation de r Infant de Parme, rédigèrent à son intention un cours d'études en seize volumes, et Gondillac ne se fit pas faute de prémunir le petii prince italien contre l'envie de« devenir un conquérant comme Cyrus ou Alexandre » . Le résultat de cet essai d'éducation philosophique fut la ruine morale de flnfant*.
* GeîTroy et Arneth, Marie- Antoinette. Correspondance