CHAPITRE DEUXIEME IO
en France (de 1763 à 1766) comme précepteur du duc de Buccleucb, avait étudié les doctrines physioci atiques, et, sans en épouser les principes, y avait puisé des idées et trouvé un stimulant. Sa correspondance avec Turgot est malheureusement perdue ^ La doctrine de celui-ci était fixée dans l'ensemble comme dans les détails, quand il fut nommé, en 1761, intendant d'une des généralités les plus pauvres de France, celle de Limoges, et mis ainsi en situation de réaliser ses plans sur le terrain pratique.
Sa lutte contre l'ignorance et la pauvreté d'une part, contre la routine de fautre, l'avidité des préjugés de caste et des privilèges regardés comme inattaquables, cette lutte dura treize années entières ; elle eut pour conséquence, relativement mince en apparence, la répartition plus équitable des impôts et des charges sur les non privilégiés, que dans l'état des choses d'alors les administrateurs les mieux intentionnés et les plus dévoués ne parvenaient pas à obtenir, quand ils entreprenaient la tâche ingrate de prendre le parti des pauvres gens. En tout cas, Turgot aborda théoriquement à peu près tous les problèmes que la Constituante, « sa continuatrice )>, comme on l'a nommée ^^ se mit en devoir de résoudre.
L'intendant de Limoges voulait dès ce moment l'introduction d*un impôt direct, l'abolition des droits féodaux, la tolérance religieuse, une constitution ba-
* Mastier, Turgot, 158, note.
* Mastier, Turgot, 148. — Foncin, Ministère de Turgot,
sée sur l'autonomie graduelle des communes, des districts et des provinces, au moyen d'une représentation prise dans les classes possédantes, sans distinction de rang ' ; quant à la puissance législative, il la concentrait entre les mains du roi. L'homme à qui Ton a reproché trop d'impatience et de précipitation dans l'exécution de ses plans voulait mettre lentement et systématiquement le peuple en état de se diriger lui-même ; étant donné le faible degré de préparation des esprits à cette époque, les assemblées nombreuses lui apparaissaient comme « la perte de toute raison ^ ».
La décision en vertu de laquelle un revenu net de six cents livres, soit individuel, soit formé par un chiffre nécessaire de petits possesseurs, mais basé sur le revenu du sol, donnait un suffrage, cette décision n'était pas seulement une conséquence des doctrines physiocratiques, pour lesquelles même une maison n'était une propriété au sens propre dumot qu'autant qu'on tenait compte du sol sur lequel elle reposait. Elle répondait aussi à sa manière de voir personnelle, partagée encore par Condorcet en 1777, et qui consistait à croire que le principal avantage du régime monarchique était dans l'application d'un système logique, sans qu'on fût forcé de sacrifier constamment une partie de ce système pour gagner des électeurs nouveaux».
Turgot.dont la noble figure rappelait les plus hautes
* Jobez, La France sous Louis XVl. — Droz, Histoire de Louis XVI, I, 146.
2 Turgot, œuvres, (édit. Eug. Daire, 1844), II, 534.
3 Condorcet, Vie de Turgot, 145. ,' ' ;