‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 54 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

créations de Fart antique, avait quarante-sept ans, quand son ami et disciple, l'abbé de Véry, le présenta à la duchesse d'Enviile,et celle-ci à son amie M"^^ de Maurepa&,qui le recommanda à son mari ^ Celui-ci lui confia le ministère de la marine, puis, le 24 août 1774, le nomma contrôleur général, c'est -à-dire ministre des finances et d'Etat pour la majeure partie des affaires intérieures. « Si le bien ne se réalise pas maintenant », écrivait d'Alembert à Frédéric U, « on en doit conclure que le bien est impossible )>. « Cet homme », écrit un de ses biographes, « éleva Fambition au nombre des vertus » . Sa nomination passa pour une concession faite à la philosophie, parce que Turgot se rencontrait sur quelques points avec ses doctrines; il réclamait en matière religieuse la tolérance, dans les questions économiques et administratives le triomphe de^ principes humanitaires, dans l'éducation la diffusion générale de l'instruction.

En revanche, sa doctrine politique se distinguait de la doctrine révolutionnaire en ceci surtout qu'elle tendait à réformer l'état de choses existant, et comptait avec les circonstances au lieu de se perdre dans de dangereuses utopies ; il se refusait même à la suppression des plus criants abus, avant qu'on eût dédommagé, d'une façon équivalente, ceux qui en avaient profité jusqu'alors ^

Un jour qu'on cherchait à prévenir Louis XVI con-

* Montyon, Particularités tur les ministres des finances de France, M'^.

* Foncin, Ministère de Turgot, 548.

tre lui en le qualifiant d'encyclopédiste, le roi répondit, à la grande joie de Voltaire : « C'est un honnête homme et cela me suffit ». Turgot ne perdait jamais de vue le but qu'il voulait atteindre ; il ne discernait pas moins nettement les moyens d'y arriver. Comme son maître Quesnay et les économistes en général, il rejetait au moins provisoirement le rouage compliqué du système constitutionnel et du partage des pouvoirs, pour en appeler de l'exécution de ses plans à la puissance royale sans restriction. Dans sa lutte contre les privilèges, c'est-à-dire contre le clergé, la noblesse, les financiers, contre les intendants et les Parlements, qu'il méprisait tout particulièrement, il comptait sur le roi, seul. On lui a prêté ces paroles : « Accordez- moi cinq années de complet despotisme, et la France est sauvée ». La phrase finale de son premier mémoire à Louis XVI confirme cette manière de voir : a C'est à Votre Majesté personnellemönt, à l'homme honnête^ à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi, que je m'abandonne ». Un despote éclairé et un peuple mis à même de connaître ses véritables intérêts, « un peuple neuf, le premier des peuples » , tel qu'il promettait au roi de le créer dans son projet relatif à l'enseignement public, qui renferme déjà les dispositions les plus importantes de celui de Napoléon, tel est l'idéal que se proposait Turgot. Peu importe à son rôle comme mi nistresi c'était là pour lui le dernier.mot de sa politique, ou s'il n'y voyait pas plutôt, ainsi que maint passage de ses écrits et de nombreux traits de son caractère semblent l'indiquer, une transition ve<rs un

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