‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 55 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME I I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME I I I

état de choses où d'autres institutions seraient possibles. Turgotet ses partisans n'étaient pas isolés sous ce rapport ; ils représentaient une tendance qui, après avoir dominé à peu près exclusivement toute une portion du dix-huitième siècle, continuait à compter de nombreux adhérents dans la France contemporaine. Quand Turgot répète au souverain que, tant qu'il ne s'écartera pas de la justice, il peut se regarder comme un législateur absolu et compter sur sa bonne nation pour l'exécution de ses ordres ^ ; quand il remarque dans ses Lettres su?' la tolérance qu'on peut être opprimé par un §eul tyran, mais qu'on peut Têtre tout autant et aussi injustement par une multitude % il était en droit de s'appuyer sur des vers souvent cités de la Henriade, relatifs à la réunion des Etats de Blois :

De mille députés l'éloquence stérile

Y fit de cent abus un détail inutile,

Car de tant de conseils l'effet le plus commun

Est de voir tous nos maux, sans en soulager un.

Voltaire lui-même ne voulait pas d'une révolution semblable à celle de Luther et de Calvin, mais d'une transformation qui s'accomplirait dans les têtes des gouvernants ^

1 Turgot, (Encres complètes, édition citée, II, 386 : Mémoire sur les municipalités.

2 Turgot, Œuvres complètes, II, 353.

^ Albert Sorel, VEurope et la dévolution française, l, 101. — Voltaire à d'Argenson, 1769, et article du même dans le Dictionnaire philosophique : Lois civiles et ecclésiastiques.

Pour la Correspondance littéraire^ elle aime à citer un vers de Pope :

For forms of government let fools contest ; Whate'er is best administered is best.

(Laissez les sots débattre les formes de gouvernement; ce qui est le mieux administré est le meilleur.)

Les idées démocratiques du révolutionnaire Ghamfort, qui en voulait personnellement à la société, l'empêchaient d'autant moins de dire avec mépris : (( Le public ! combien faut-il de sots pour faire un public? w Et Grimm écrivait en 1774, à propos de Raynal : « De quoi s'agit-il, sinon d'être heureux ? Les Vénitiens sont heureux, donc leur gouvernement est assez bon pour eux ^). Le même Grimm n'hésitait pas à désigner comme but final de l'administration de Catherine II le renversement du despotisme. 11 compare le gouvernement de l'impératrice avec celui de Necker, parce que l'un et l'autre, dit-il, voulaient préparer les peuples à la liberté.

L'avocat et publiciste Linguet, esprit paradoxal et extrême, mais perspicace et clair par moments, alla plus loin. Dans une feuille fondée par lui en 1774, il passait au crible de sa critique religion et philosophie, gouvernements et parlements, Rousseau et Montesquieu, le pour et le contre, et il affirmait dans sa Théorie des lois civiles que non seulement le

* Grimm, Correspondance littéraire, III, 140.

* * J. G rot, Lettres de Cacherine II à Grimm et Lettres de Grimm à Catherine II, Saint-Pétersbourg, 1878.

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