‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 56 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME i · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME i

despotisme oriental, mais le servage et même l'esclavage étaient nécessaires à la société, et que la vraie égalité n'était possible que sous un tyran.

Une conséquence étroite des vues de Turgot sur les besoins de la France, c'était sa mince estime ou plutôt son mépris pour les treize Parlements delà monarchie. La part passionnée qu'ils avaient prise aux luttes religieuses, en défendant la cause du jansénisme contre celle du molinisme, avait fait d'eux, dans leur résistance à la couronne, une école d'opposition politique ^ ; mais, comme grands corps de l'Etat, ils tenaient plus obstinément à leurs privilèges que la noblesse et le clergé eux-mêmes, et Turgot se refusa toujours avoir dans les Parlem.ents les organes des vœux et des sentiments de la nation. Les assassinats juridiques de Calas et de La Barre, l'exécution de Lally, la persécution des protestants, la suppression de tant d'ouvrages philosophiques, étaient à ses yeux comme aux yeux de ses amis des motifs suffisants pour ne pas prêter la main au rétablissement de ce corps, queMaupeou avait aboli en janvier 1771 , après la chute de Choiseul. Quand, en novembre 1774, l'influence du parti de Choiseul, de la reine soutenue par Maurepas et de la moyenne bourgeoisie, le fit rétablir par Louis XVI, Turgot vit à bon droit dans ce rétablissement le signe avantcoureur de sa première défaite. La popularité que cette mesure valut au roi montra une fois de plus avec quelle facilité la foule se laisse mener par des mots ; on récom-

^ Rocquain, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, 1 8

pensa ropposition du Parlement à la royauté, comme si cette opposition était née d'une pensée de réforme, et non d'un intérêt de caste.

En attendant, Turgot poursuivait avec ardeur son œuvre ; la réforme financière qu'il proposait se résumait ainsi : « Pas de banqueroute, pas d'augmentation d'impôts, pas d'emprunt, diiiânution des dépenses, paix à l'extérieur, réformes à l'intérieur, réduction du train de la cour et accroissement du bien-être national par la liberté accordée à toutes les mesures économiques » . Le roi ne cessait de recevoir des mémoires où son ministre précisait ce programme dans ses détails et exposait la façon dont il songeait à l'exécuter. «Vous voyez, je travaille aussi» , lui dit unjour Louis XVI en lui montrant un papier : c'était un projet relatif à la destruction des lapins dans les dojnaines royaux \ Les Parisiens se contaient en riant que le roi, finissant par être convaincu que lui-même était un abus, voudrait cesser de l'être 2.

Mais le trait caractéristique de l'existence de Turgot fut son manque de bonheur. Dans l'intendance de Limoges, les famines de 1770 et 1771 augmentèrent d'un million les dettes de la province, qu'il s'était efforcé de diminuer; au commencement de 1775, alors qu'il était ministre, il tomba gravement malade au moment où tous les intérêts menacés s'alliaient contre lui auprès du roi ; à cela s'ajouta un enchérissement provoqué en partie par les gens de finance et qui eut pour conséquence la « guerre des farines »,

» Droz, Histoire de Louis XVI, I, 198. 2 Guizot, Histoire de France, V, 308.

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