‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 57 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME ll · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME ll

amenée sur différents points du royaume et particulièrement à Paris par ceux-là même qui avaient profité jusqu'ici du monopole de la liberté des grains introduite par le ministre. Le roi défendit qu'on poursuivît les coupables , cette poursuite devant avoir pour résultat des révélations trop pénibles ; quant à Turgot, il croyait à la complicité du prince de Conti.

Par une coïncidence des plus fâcheuses pour le ministre, on vit paraître à ce moment le livre de Necker Siü" la législation et le commerce des grains ; d'accord avec son ami Galiani, il repoussait la liberté illimitée du commerce des céréales nonseulement à l'extérieur, mais à l'intérieur. Ce livre augmenta l'effervescence, en rendant l'administration de Turgot responsable de l'accroissement momentané de la misère. La phrase de Necker à l'adresse des économistes : « Il ne faut pas faire d'expériences anatomiques sur les corps vivants », devint un mot courant ; malheureusement, il fit aussi sensation en ceci que, passant de la défense du pain à bon marché pour les pauvres à l'attaque contre la propriété, il dépeignait les riches comme « dévorant la moelle du pauvre peuple » et mettait dans la bouche des prolétaires ces exclamations qui trahissent le contemporain de Jean- Jacques : « Que nous font vos lois sur la propriété ? nous ne possédons rien. Vos lois sur la justice? nous n'avons rien à défendre. Si demain nous ne travaillons pas, nous devrons mourir ^ » .

^ De l'administration de M. Necker, par lui-même. Œuvres,

Au mois de juin de cette année qui commençait si mal eut lieu à Reims le couronnement du jeune monarque. Turgot avait proposé de biffer le passage du serment où le roi devait promettre de détruire l'hérésie par la force ; Louis XVI chercha à esquiver la difficulté en murmurant à cet endroit quelques mots inintelligibles. Après le retour de Reims, Turgot lui présenta, pour tranquilliser sa conscience et banni i- à l'avenir toute ambiguïté, son mémoire sur la tolérance ; il détermina en même temps son ami Malesherbes à s'adjoindre à lui comme ministre de la maison du roi. Mais, contre toute attente, Malesherbes manqua dans cette situation de l'énergie nécessaire et ne prêta guère plus que la popularité de son nom aux vues de l'ami duquel il disait qu'il possédait la tête de Bacon et le cœur de L' Hospital.

Les soulèvements et la cherté des vives forcèrent Turgot à ajourner « à des temps meilleurs » sa grande réforme de l'abolition successive de tous les droits féodaux de la noblesse et du clergé contre une indemnisation pécuniaire appropriée et leur suppression complète sur les domaines de la couronne.

Ces temps meilleurs ne vinrent pas pour lui. La reine ne permit pas que l'on continuât à restreindre les dépenses de sa cour, et elle devint le centrede toutes les cabales de Versailles ; le Parlement condamna en février 1776 le livre extrêmement mesuré où Boncerf, un partisan de Turgot, conjurait la noblesse et le clergé, dans leur propre intérêt, de prêter la main,

VI, 8. — Lavergne, Les économistes français au XVllb sièdCj

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