‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 58 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME II · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME II

contre indemnisation, à la cessation d'un état de choses qui apportait peu d'avantages matériels aux privilégiés, et leur attirait d'autant plus de haines. En outre, ce même Parlement refusa d'enregistrer, en mars 1776, les « édits de janvier» contenant les deux plus importantes réformes de Tur^^^ot : son remplacement des corvées pour l'entretien des rues et des routes par un impôt très modéré payable par tous les propriétaires fonciers, et son abolition des maîtrises, des jurandes et des corporations. Le Parlement invoqua, chose curieuse, comme motif de son refus, une révolte populaire et la théorie de Boulainvilliers d'après laquelle bourgeois et paysans, en leur qualité de descendants des anciens habitants de la Gaule vaincus par les Francs, sont obligés de supporter à eux seuls les impôts et les charges, tandis que la noblesse ne doit à l'Etat que son épée et le clergé que ses prières *. Le roi exigea cette fois l'enregistrement des édits, mais il ne put naturellement empêcher que les réformes de Turgot, qui devaient conduire à la répartition égale de l'impôt, fussent rejetées par les représentants du droit et de la loi.

Le clergé ne se comporta guère différemment. Machault, un catholique très orthodoxe, n'avait pas hésité, en 1749, à faire estimer les biens ecclésiastiques afm d'imposer ensuite au vingtième, absolument comme les autres classes, le clergé soumis jusque-là simplement au a don gracieux », dont il évaluait hii-même le taux. A la chute de Machault,

1* Sugenheim, Histoire de V abolition du servage, 159. — Foncin, Ministère de Turgot.

Il8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

huit ans plus lard, cet impôt fut supprimé, et Turgot ne le rétablit pas ; malgré cela, il ne ramena pas à lui les membres de l'Eglise. L'assemblée du clergé de 1775 exprima au roi le désir de voir reparaître le temps « où les protestants devaient chercher la solitude des forêts et l'obscurité de la nuit » pour pratiquer leur culte, et où leurs enfants leur étaient enlevés * .

Entre ce langage et les idées de Turgot il n'y avait pas d'accord possible. Le ministre avait cependant pour amis et partisans MM. Dillon, Boisgelin, Cicé et Loménie de Brienne, archevêques de Narbonne, d'Aix, de Bordeaux et de Toulouse, et il avait trouvé parmi le clergé séculier, quand il était encore intendant du Limousin, des hommes qui le soutenaient, l'admiraient, le défendaient et regrettèrent son départe

Malheureusement, ils formaient l'exception. En 1776, le comte de Greutz, l'ambassadeur de Suède, écrivait à Gustave III, dont on connaît les prédilections pour les physiocrates : « Tous les grands du royaume, tous les Parlements, la finance tout entière, les dames de la cour se sont puissamment ligués contre Turgot »3. Mercy-Argenteau, l'envoyé de Marie-Thérèse, essaya vainement de retenir la reine *.

* Droz, Histoire de Louis AT/, 1, 181. — Rocquain, Vesprit révolutionnaire avant la Révolution.

2 Mastier, Turgot, 147.

3 Foncin, 513, 517. — Geffroy, Gustave III et la cour de France.

* GefFroy et Arneth, Marie- Antoinette. Correspondance, II, 439.

CfîAPITRE DEUXIEME 1 I 9

Restait le roi. En février 1776, quand déjà montait le flot de l'opposition, il dit le mot historique : « 11 n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple » . Deux mois plus tard, sa force de résistance était épuisée. Turgot lui ayant soumis, au commencement de mai, un nouveau mémoire, il le lui fit lire, puis dit sèchement : « Est-ce là tout? » ; et sur la réponse affirmative de Turgot : « Alors, tant mieux ! » riposta le monarque en lui tournant le dos. Les billes de billard huilées qui, suivant le comte de Provence, formaient le caractère de Louis XYl, ces bifies s'étaient disjointes.

Le 12 mai, Malesherbes offrit sa démission ; elle était depuis longtemps désirée ; aussi le roi l'acceptat-il en lui disant : a Gomme vous êtes heureux ! pourquoi ne puis-je m'en aller aussi ! » Le même jour, Turgot, qui n'avait ])lus accès auprès du monarque, reçut l'ordre de se retirer. C'est à grande peine qu'on parvint à dissuader la reine de le faire enfermer à la Bastifie ; elle était furieuse contre lui de ce qu'il avait retiré à son protégé Guignes, pour cause d'incapacité, le poste d'ambassadeur à Londres. Mercy affirme que c'est elle qui décida la chute de Turgot \. On connaît la lettre que lui adressa à ce sujet, en juillet 1775, l'empereur Joseph II : « Vous vous mêlez, chère sœur, de défaire les ministres... Vous êtes -vous demandé de quel droit vous vous in gérez dans le gouvernement de la monarchie fran-

1 Mastier, Turgot, 523. — Geffroy et Arneth, Marie- Antoinette, II, 442 et 446.

çaise! ave/: -vous fait des études préalables à cet égard * ? m

Il serait cependant injuste de la rendre seule responsable, avecla cour et les privilégiés, du renvoi de Turgot ; le peuple aussi accueillit par des cris de joie la retraite de son meilleur ami, et il témoigna ses remerciements au roi par des ovations.

Turgot ne connaissait pas les homrnes. Quand Necker eut achevé son livre sur le commerce des blés, il l'apporta au ministre, lui proposa de l'examiner et lui promit de ne pas le publier sans son assentiments Turgot déclina cette offre loyale avec un léger mépris, répliqua que Necker était libre d'imprimer ce qu'il voulait, qu'on ne craignait rien et qu'on n'userait pas de la censure à son égard. (( Vous croyez être rempli d'amour pour le bien public », dit un jour Malesherbes à son ami ; « mais ce n'est pas de l'amour, c'est de la folie » .

L'erreur impardonnable de Turgot fut de croire qu'il suffisait d'avoir raison et de vouloir le bien.

Il donna une forte preuve de son illusion en ne prévenant pas son renvoi. Quand ses amis le suppHaient de se ménager, il répondait que dans sa famille on ne vivait pas vieux. Il utilisa ses nouveaux loisirs pour se livrer à ses études de prédilection. Il est intéressant d'apprendre qu'il professait un vif enthousiasme pour Klopstock ^, Quand Turgot sut que

* Arneth, Marie- Antoinette, Joseph II et Leopold IL Correspondance, 1-3.

2 Moreilet, Mémoires, I, 230.

* Grimm, Correspondance littéraire, XIII, 292, avril 1783.

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