‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 59 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

son successeur avait anéanti son œuvre et rétabli toutes les corvées et une grande partie des jurandes et des corporations, il versa, dit-on, des larmes.

Frédéric le Grand et Marie-Thérèse pensaient sur Turgot comme Voltaire, qui, le revoyant à Paris en 1778, lui prit la main en s' écriant : « Laissez-moi baiser la main qui a signé le salut du peuple ! » 11 mourut à cinquante-quatre ans de la goutte et plus encore des suites de ses excès de travail.

Le hasard, ou plutôt cet ordre supérieur des choses qui n'est pas au pouvoir de l'homme, voulut que le livre Sur la richesse des nations^ par lequel Adam Smith créa la nouvelle doctrine économique, parût au moment delà retraite de Turgot (en 1776). Une nouvelle force se substituait ainsi à celle que Turgot avait, avec tant d'abnégation, sacrifiée à la patrie, et par celle-ci à l'humanité.

La France n'a pas remplacé Turgot. Les événements ont rendu oiseuse la question de savoir si lui ou tel autre aurait pu parvenir à détourner le cours de la Révolution. Ce qui est certain, c'est que Louis XVI, en le congédiant, de même qu'il l'avait pris, par faiblesse pour les caprices d'une jeune femme, l'inintelligence du peuple et les intrigues de quelques courtisans, brûla le dernier des livres sybillins que le destin tenait encore à sa disposition. Turgot était en effet le seul, parmi tous ses conseillers, qui, n'espérant pas en l'état de choses existant, voulait régler le compte de la monarchie avec le passé et faire servir l'omnipotence royale àeifacerles fautes commises par les rois. Forcer par un dernier et suprême acte

de despotisme la nation à la liberté, c'eût été là un résultat digne d'une monarchie dix fois séculaire comme du grand ministre qu'un des historiens français les plus clairvoyants et les plus érudits a nommé (c le grand homme le plus complet de l'histoire de France ^ » .

Le successeur immédiat de Turgot fut Clugny, une nullité qui mourut au bout de quatre mois, après avoir établi la loterie et pillé le Trésor. Dans la disposition où étaient les esprits, c'était une recommandation que d'avoir été l'adversaire de Turgot, et Necker passait pour tel aux yeux du public. On prétendit qu'il s'était jnontré hostile de propos délibéré à l'égard de Turgot el que même il avait fomenté l'agitation contre luit cependant c'était par pur hasard que son \i\YeSu?'la législation et le commerce des grains avait paru le jour même du pillage des boutiques de boulangers par la foule. Lui-même attribua plus tard une tout autre signification à ce livre, qu'il nomme la première attaque hardie contre les idées philosophiques régnantes : « Les philosophes du temps méprisaient l'expérience et ne voulaient avoir affaire qu'au raisonnement. Mon ouvrage tempéra leurs idées exagérées, en y opposant des réflexions d'une origine encore plus haute que les aperçus généraux des économistes- ».

Necker fut combattu par ces derniers, surtout parce qu'il rejetait la liberté du commerce des grains

* E. Renan, VAbhesse de JouajTe, introduction. 2 De l'administration de M. Necker^ par lui-même. Œuvres, VI, 8.

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