‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 60 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

même à l'intérieur de la France \ Cette fois la lutte s'était déchaînée jusque dans le cercle intime de M Necker. Morellet y prenait parti pour Turgot^ prétendait que le livre de Necker ne fournissait pas de mesure administrative à Thomme d'Etat pratique, et affirmait ensuite que la liberté était une conséquence du droit de propriété ^ Voltaire fut si charmé de cette réponse, qu'il fit transmettre ses embrassements à l'abbé « Mords-les » , comme il le nommait, et annoncer dans Paris que « lui aussi était pour les penséesd'un sage contre les systèmesd'un banquier^ » . Grimm, au contraire, écrivit d'un ton amer contre les économistes, tandis que Condorcet les défendi t a c une violence si passionnée, que son attaque contre Necker lui valut le surnom de « mouton enragé J ». A la polémique s'associa l'intrigue. 11 y avait^àla cour un certain marquis de Pezay, que les Mémoires de Besenval, entre autres, dépeignent comme faux, ambitieux, entreprenant et insolent. Ce Pezay eut l'idée d'adresser au roi, sous forme de lettres, des conseils relatifs aux affaires gouvernementales; ceuxci paraissant avoir été bien accueillis, l'attention de Maurepas et de son collègue Sartines se fixa sur Pezay, parce qu'ils soupçonnaient en lui un instrument de la politique personnelle du monarque, à peu près

* Lavergne, Les économistes français au XVIW siècle,

2 Morellet, Mémoires, I, 232.

3 Foncin, Ministère de Turgot, 232.

* Condorcet, Lettre d'un laboureur de Picardie à M. Necker. Mars 1776.

comme l'avait été le comte de Broglie sous Louis XV *. Or, Pezay était lié avec Necker. Voilà comment Maurepas fit remettre à celui-ci une copie du budget de Turgot pour 1776, en le priant de lui communiquer ses remarques à ce sujet ; elles passèrent ensuite sous les yeux du roi ^

A la chute de Turgot, Necker se trouvait en Angleterre avec sa femme et son ami Suard. « Comme Necker se réjouira à cette nouvelle ! » écrivait M""*^ Du Deffand à la duchesse de Choiseul, à Chanteloup, où l'on songeait également à recouvrer le poste vacant de premier ministre ^ Pendant ce temps, Gibbon faisait à nos voyageurs les honneurs de Londres^ Walpole ceux de sa ravissante résidence de Strawberry Hill. Necker ne parle nulle part de ce séjour ; mais sa femme lut avec transport Milton et Pope^ Bolingbroke et Chesterfield, traduisit, pour une compilation que préparait Suard, l'élégie de Gray sur un cimetière de campagne, et aspira à se retrouver avec Thomas dans l'abbaye de Westminster, et de jouir une fois de plus de tout ce qu'elle avait admiré en Angleterre \ Les deux époux étaient rentras depuis quelques mois à Paris, quand Glugny mourut.

Personne ne connaissait mieux que Necker l'état du Trésor ; depuis la chute de Turgot, tous les cours avaient fléchi ; les Hollandais ne voulaient plus prêter

* Duc de Broglie, Le secret du Roi.

* Dupont de l^emouv^, Mémoires delà viede Turgot. 11,138. 3 Garai, Mémoires sur Suard, H, 318. — M"»« du Deffand,

Correspondance, III, 217.

* M«"« Necker, Mélanges, III, 172.

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