CHAPITRE DEUXIÈME l3l
elles avaient été réparties d'une façon tout arbitraire.
Mais il dut la réalisation de ses réformes les plus bienfaisantes à la seule puissance qui dans l'Etat allât toujours volontiers au devant du bien public — au roi. L'année 1779 vit la suppression du servage sur toutes les propriétés et domaines de la couronne, l'année suivante l'abolition de la torture. La déclaration royalequi accompagne le premier édit déplore qu' il n'ait pas été au pouvoir du monarque d' étendra cette mesure à tout le royaume. Comme ministre, Necker aussi rencontra des difficultés inattendues ; ce que la disette et la cherté des vivres avaient été pour son prédécesseur, la guerre avec l'Angleterre en faveur des colonies américaines, à laquelle, à l'exemple de Turgot,il s'était vainement opposé, cette guerre le fut pour lui et le força à contracter des emprunts qui s'élevèrent à douze cents millions ^ La façon dont il le fit lui a attiré le reproche d'avoir été plutôt un habile banquier qu'un sage ministre '; les voix les plus compétentes ont répété avec Droz cette accusation ; Thiers et Mignet ne s'expriment guère autrement que Sybel, Bernhardi ou Oncken, pour qui Necker n'est pas beaucoup plus qu'un financier « qui a présenté comme de la richesse la possibilité de faire des dettes' ». Appliqué à son premier ministère, ce jugement
* Lavergne, Les Assemblées provinciales sous Louis XF/, préface.
2 Droz, Histoire de Louis XVI, I, 276, II, 1.
3" Bernhardi, Histoire de Russie, II, 167. — * Oncken, L'ère de la Révolution, I, 13-15.
l32 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
se base sur ce qu'il clôtura ses grands emprunts sans donner un gage aux créanciers de TEtat par l'introduction de nouveaux impôts : la seule sécurité offerte par lui étaient les économies qu'il espérait réaliser dans le cours de son administration. Qu'une si vague garantie suffît aux créanciers du gouvernement français et les amenât toujours à de nouveaux sacrifices, c'était la meilleure preuve delà confiance inspirée par le ministre ; mais, d'autre part, ce procédé devait nécessairement bercer la nation dans une fausse sécurité qui ne répondait pas aux faits. 11 induisit Necker lui-même à des expériences qui nuisirent à la dignité de sa position, sans le mettre à l'abri des embarras d'argent ; mais il lui donna le succès momentané dont il avait besoin pour se maintenir dans la faveur du roi, rester en fonctions et arriver ainsi, lentement mais sûrement, à la réalisation de l'idéal politique qu'il envisageait comme le couronnement de son activité. C'était l'idéal d'une réforme sociale, l'alliance de la morale avec la politique : la note dominante de son système et l'ambition de sa vie étaient de contribuer pour sa part à organiser à l'avenir l'Etat sur les mêmes bases de justice et de moralité qu'un état de maison parfaitement réglé ^ On n'a qu'à ouvrir en quelque sorte au hasard ses écrits les plus divers, pour trouver cette pensée exprimée d'une façon ou d'une autre. « L'administration des finances peut avoir la plus grande influence sur les vertus sociales et sur les mœurs publiques », dit-il dans l'ou-
^* A. W. Schlegel, Jacques Necker. Les Contemporains j I et IV, 1816-19.