CHAPITRE DEUXIÈME J
vrage consacré à cet objet. « Celui qui, en occupant cette place, ne la considérera point sous ces nobles rapports, ne s' élèvera jamais à la hauteur des devoirs dont il a pris la charge, et n'en découvrira pas l'étendue ' » .
La vertu et la conscience lui semblaient plus utiles à rhomme d'Etat que Fesprit et le talent : « Non, non, rien ne peut prendre la place des principes de morale, ni dans les gouvernements, ni dans la vie privée... La défense du bien public ne doit jamais être remise qu'à ceux qui en ont le zèle et qui s'en font un devoir. Les piincipesde vertu sont plus étendus encore que les lumières du génie : la morale est l'esprit des siècles ; les talents sont celui d'un homme en particulier S) . 11 s'exprime de même àdiusï Eloge de Colbert : « La sensibilité » — ce mot caractéristique du ivgne de Louis XVI — '( lui donne le désir d'être utile aux hommes ; la vertu lui en fait un devoir, le génie lui en ouvre les moyens^). « llfautêtre pénétré de l'importance de ses devoirs et s'y livrer tout entier, — dit-il encore ailleurs, — il faut être capable de sentir combien est grande une place où l'on communique par 1 ». pensée avec le bonheur de tout un peuple, où l'on peut, à chaque instant, faire aimer son roi davantage et rendre à ses sujets ses vertus plus sensibles, il faut trouver du plaisir au bien qu'on peut faire ; il faut s'attacher à la prospérité de l'Etat ; il faut aimer Rome et ^es Romains ; il faut eji-
* De V administration des finances, IV, 13. ' De V administration des finances, IV, 25. 3 Eloge de Cclberl, XV, 11.
fin préférer la gloire aux satisfactions de la vanité, et la justice des temps à venir aux illusions de l'instant présent * ».
Tel était le programme. Pour l'exécuter, Necker s'engagea dans une route diamétralement opposée à celle qu'avait suivie son prédécesseur. Turgot avait cherché à appuyer sa politique sur le bon vouloir d'un despote éclairé ; Necker fit appel pour la sienne à l'opinion publique.
Bien que ce soient là les deux pôles opposés de l'art de gouverner, les deux ministres pouvaient invoquer en faveur de leursméthodes réciproques de puissantes justifications. Au dix-huitième siècle, les républiques étaient discréditées en Europe ; nous avons dit, au contraire, quels partisans comptait la monarchie absolue à l'époque de Frédéric II et de Catherine II, de Marie-Thérèse, de Charles ÏII d'Espagne et de Leopold de Toscane. Il semblait que les derniers jours de son autorité incontestée voulussent mettre une fois encore en évidence le pouvoir de faire le bien qu'elle aussi possédait, avant de tomber victime des forces destructives qu'elle avait développées elle-même dans son sein. En même temps, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à côté des théories de la toutepuissance princière et de l'omnipotence de l'Etat, qui en Allemagne surtout régnaient à peu près seules, il s'éleva une nouvelle doctrine dont le progrès était indissolublement lié aux idées et aux vues qui avaient triomphé en Angleterre en \ 688 et qui avaient fait
* De V administration des finances ^ IV, 68.