‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 66 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME l

leur chemin surtout chez les Français. Il avait fallu alors, par delà la Manche^ l'incroyable aveuglement et toutes les maladi-esses du dernier représentant maie de l'ancienne dynastie, pour ébranler la fidélité du peuple anglais à la maison des Stuarts ; ce qui ressort le plus clairement de l'histoire des partis en Angleterre au dix huitième siècle, c'est que la liberté dut être conquise non pas sur les ennemis extérieurs, mais sur les opinions régnantes du pays\ Longtemps encore après que la lutte entre l'obéissance absolue et la liberté civile se fût dénouée au profit de celle-ci, le maintien de l'œuvre de Guillaume d'Orange dépendit d'un pur hasard. En France, au contraire, les théories anglaises sur la liberté politique furent accueillies avec d'autant plus d'enthousiasme. Un roman de l'abbé Prévost, les Mémoires d'un homme de qualité^ ipuhWé en 1731, marque le moment où l'influence anglaise se substitua en littérature aux influences italienne et espagnole ; la première partie se joue encore en Espagne ; dans la seconde, le héros vante la constitution anglaise et exprime un excellent jugement sur Shakespeare. Des traductions de Daniel de Foë, Steele, Swift et Addison suivirent ; Prévost lui-même entreprit de faire passer en français la Pamela, la Clarisse Harlowe et le Grandisson de Rici^ardson, et de frayer ainsi la voie à la. Nouvelle Héioh?^. Les porte-drapeaux du mouvement intellectuel i...* dix-neuvième siècle,

* Lecky, History of England in the eighteenlh Century, I. 2 Brunetière, Etudes sur le dix-huitième siècle. Revue des Deux Mondes, 15 février 1885, 829.

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Voltaire, BufTon, Montesquieu, Rousseau, sans parler de beaucoup d* autres écrivains et savants, trouvèrent en Angleterre un accueil hospitalier, y passèrent presque tous plusieurs années et, à leur retour, répandirent dans leur patrie, frappées à leur coin propre, les idées anglaises ^

Montesquieu, qui contribua surtout à cette transformation, dit que les ministres de son temps n'en savaient pas plus sur l'Angleterre que des enfants de six mois. A sa mort il en était différemment. En 1748, VEspjnt des Lois, imprimé à l'étranger sans nom d'auteur, n'avait pu entrer en France que par contrebande; sept ans plus tard, en 1755, quand Montesquieu mourut, LouisXVremarquaqu'une telle perte était irréparable ^ Il est assez in dilTéreut pour l'importance et l'influence de Montesquieu sur son temps que son œuvre principale soit plutôt une interprétation des dilférentes législations^ de celles qui ont disparu comme de celles qui existent encore,une physiologie de l'Etat, qu'un exposé véritable de droit constitutionnel ou un système complet d'art politique ; il ne s'agit pas non plus ici de savoir si son idée fondamentale de l'Etat, dans lequel il voit le produit d'une puissance arbitraire et subjective, est fausse, ou si sa théorie maîtresse de la division des pouvoirsne convient pas mieux aux politiques de l'antiquité qu'aux philosophes et aux hommes d'Etat de l'Angleterre. Le mérite

* Buckle, History of Civilisation. — John Mcrlcy, Voltaire, ch. III.

2 Louis Vian, Montesquieu. — Droz, Histoire de Louis XVI, I, 82.

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