‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 67 sur 298 · CHAPITRE DELXIEME Ij · texte numérisé non relu

CHAPITRE DELXIEME Ij

incomparable de Montesquieu réside bien plutôt en ceci que c'est lui qui a fait sentir à ses contemporains la nécessité de lois fixes et d'un gouvernement réglé, et que dans son fameux sixième chapitre du onzi«^me livre il a indiqué la constitution anglaise, telle qu'il la comprenait, comme la plus heureuse de toutes les solutions du problème de la liberté politique. Le sens historique de Montesquieu, la théorie popularisée par lui que la nature physique d'un pays exerce une influence déterminante sur le caractère de ses habitants comme sur leurs mœurs, leurs lois et leurs institutions ; sa conviction souvent exprimée qu'une nation a des antécédents, que son passé l'oblige, et qu'elle ne peut en conséquence faire abstraction à aucun moment de ces antécédente et de ce passé, toutes ces doctrines qui font de cet esprit éclairé et si profond le précurseur direct et le fondateur de la nouvelle science historique, excluent en même temps la supposition qu'il ait visé à une imitation servile des institutions étrangères. Le résultat pratique de sa doctrine consistait dans l'application des formes représentatives à l'ordre de choses historiquement établi en France ; sa conséquence directe fut d'inspirer le désir du contrôle de toutes les affaires politiques par l'opinion publique.

Grandie dans la plus haute société et dans les salons parisiens, celle-ci gouverna bientôt le goût, la mode et la littérature. Une des femmes les plus spirituelles du temps, l'amie de Turgot, M''^ de Lespinasse, exprimait l'opinion régnante quand elle écrivait : (i Gomment n'être pas désolé d'être né dans un

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gouvernement comme celui-ci ? Pour moi, faible et malheureuse créature que je suis, si j'avais à renaître, j'aimerais mieux être le dernier membre de la Chambre des Communes que d'être même le roi de Prusse ; il n'y a que la gloire de Voltaire qui pourrait me consoler de ne pas être né Anglais * ». Le marquis de Chastellux publiait en 1772 son livre De la Félicité publique. En 1771 avait paru l'ouvrage fort recherché du Genevois de Lolme, naturalisé Anglais, qui donnait, en appendice à Locke et à \ Esprit des Zoz5, un tableau de la constitution anglaise et développait la théorie des pouvoirs.

On se demanda quelle application pratique des doctrines de ce genre pouvaient trouver dans la monarchie française, et on chercha la réponse dans l'histoire de ses vieilles institutions. Jusqu'à Richelieu, la plupart des provinces françaises possédaient encore leur représentation particuhère, qui consentait et répartissait les impôts ; le plus grand nombre de ces représentations furent supprimées sous le tout-puissant ministre et remplacées par les intendants, qui, à partir de ce moment, administrèrent ou plutôt épuisèrent le pays divisé en trente-deux généralités. Quelques provinces seulement, la Bretagne, la Bourgogne, le Languedoc, la Provence en partie, les Flandres, l'Artois et quelques petits districts des Pyrénées conservèrent leur ancienne représentation et s'appelèrent pays dEtat, tandis que les autres provinces furent désignées, par un étrange abus de langage, sous le

^ M"« de Lespinasse à Guibert : cité par Foncin, Mnistèrede Turgof,\27.

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