CHAPITRE DEUXIEME
Necker était d'un avis semblable. Dans son livre Sur le commerce et la législation des grains^ il avait déjà dit : « L'opinion publique est plus forte et plus éclairée que la loi^ ». Ailleurs il s'exprime ainsi : (( L'administrateur capable de l'étudier (l'opinion publique) et avide de l'obtenir, pourrait, par ce seul sentiment, suppléer à la faiblesse de ses talents et à l'incertitude de ses connaissances. En effet, les idées générales sur le bien de F Etat, les notions sur tout ce qui est utile et raisonnable, ont suivi le progrès des lumières, et sont aujourd'hui fort répandues - ». Ces lignes sont empruntées aux premiers écrits de Necker. A son retour d'Angleterre, cette manière de voir, on le comprend, ne fit que se fortifier en lui. u Une autre cause du grand crédit de l'Angleterre » , écrit-il dans son Compte-rendu^ c'est, n'en doutons point, la notoriété publique à laquelle est soumis l'état de ses finances». Il célèbre, le cas échéant, les résultats bienfaisants de cet état de choses, (( et ces institutions tutélaires qui assurent au plus haut degré la liberté civile, et cette main secourable que la loi tend aux accusés, et ce crédit immense qui se soutient au milieu des plus grandes agitations, et cette réunion d'efforts dans l'adversité, et ce patriotisme sans chimère et sans illusion, et cette influence de la nation sur ceux qui gouvernent, et ce respect qu'on est forcé d'avoir pour elle, et tant d'autres effets encore d'une constitution qui, presque seule dans l'univers, conserve à
* Œuvres, I, 184.
2 Œavres, IV, 55.
r ho m me isolé sa force et sa dignité, et à la société sa puissance^ ». Lui aussi était résolu à en appeler à l'opinion, non-seulement pour tenir compte de ses décisions, mais pour gouverner avec elle et par elle.
11 le pouvait par différents moyens : en augmentant le pouvoir des Parlements, en rétablissant les Etats provinciaux, ou en proposant au roi, par un coup d'audace, de convoquer les Etats-Généraux.
L'opinion de Necker sur les Parlements était à peu près la même que celle de Turgot ; on s'exposait à éprouverdeleur part, pensait-il, l'opposition qui naîtde l'esprit de soupçon et de l'esprit de propriété ; « mais outre ce motif commun de résistance^ il en est de particulier aux Parlements qui tiennent aux préjugés, au défaut d'instruction, et parfois à l'intrigue. 11 en est encore d'autres qui naissent de l'envie de se signaler et de fixer les regards de la nation ». « Le public, par la tournure des esprits », ajoutait-il, « a les yeux ouverts sur tous les inconvénients et tous les abus. Il en résulte une critique inquiète et confuse, qui donne un aliment continuel au désir qu'ont les Parlements de se mêler de l'administration... 11 faut donc ou leur ôter cet appui (l'opinion publique j, ou se préparer à des combats répétés qui troubleront la tranquillité du règne de Votre Majesté et conduiront successivement ou à une dégradation de l'autorité, ou à des partis extrêmes dont on ne peut mesurer au juste les conséquences ^ ».
Le projet de Necker, dirigé contre les Parlements,
* De l'administration des finances. Œuvres, IV, 170. 2 Œuvres, III, 264.