CHAPITRE PREMIER I
même sous le rapport intellectuel ; l'historien Jean de Müller en parle comme de « la ville relativement la plus éclairée à la ronde». Après une longue sujétion, dit-il, Calvin lui apporta, avec la tyrannie ecclésiastique protestante, l'ombre de la liberté politique, que les générations ultérieures développèrent. Jalousée par plus d'un voisin, cette ville est le centre d'une grande industrie et d'une quantité relativement extraordinaire de têtes qui pensent ; mais le grand bruit qu'on mène du bonheur de la liberté n'est souvent que le prélude de sa perte. « Jamais », ajoule-til*, « on n'esi parvenu ta faire changer un Genevois de manière de voir. » Goastetten, dans ses Souvenirs de jeunesse, complète ce tableau : en aucun pays, dit-il, on n'a autant qu'à Genève écrit pour et contre l'aristocratie et la démocratie. « L'aristocratie était dans la constitution et la situation de la ville, la démocratie dans quelques formes. Toute la puissance de l'aristocratie résidait dans le Petit Conseil ; les familles patriciennes étaient campées sur la colline, tandis que les plébéiens habitaient la ville basse à leurs pieds. Cependant il n'y avait ni patriciat ni plèbe reconnus, et nulles frontières légales ne séparaient des autres familles les familles dirigeantes. La puissance né reposant absolument que dans l'opinion, il s'ensuivait qu'en aucun pays on n'était aussi attaché à la moindre prérogative. Une de ces prérogatives était l'habitation sur la colline, ue de fois fus-je irrité en entendant la ville haute
* * Jean de Müller, Lettres. Œuvres complètes, XVI, 42 et 55.
parler dédaigneusement de la ville basse, où j'avais dansé à plusieurs reprises ! Cette jalousie avait pour conséquence la dilïusion de l'éducation dans toutes les classes: les femmes étaient bien élevées, les hommes possédaient une bonne instruction, souvent scientifique ; en somme, il y avait là plus de savoir que chez aucune grande nation. L'excellente éducation morale des Genevois ayant pour fondement la vieille controverse religieuse et l'esprit commercial, leur caractère était très sérieux et plus enclin aux preuves et aux calculs qu'au plaisir et à la gaîté. Voltaire dit de Genève : « Cité sournoise, où jamais Von ne rit. » L'humeur puritaine du clergé avait su écarter de son enceinte, comme de dangereuses abominations, toute espèce de divertissements, en particulier les spectacles publics ; le caractère morose de ses habitants en faisait des combattants d'autant plus vigoureux ; aussi chaque question politique, même la plus insignifiante, enfantait-elle un déluge d'écrits et une tempête de mots... Je me rappelle que dans mon enfance le plus grand éloge qu'on pût adresser aux enfants était de leur dire qu'ils étaient rangés. Etre rangée c'était être tranquille comme un vieux papa, ou se tenir raide comme un conseiller... Mon père m'avait recommandé à l'excellent Cramer, syndic de la république ; je le trouvai dans sa cuisine, mangeant avec sa femme et sa servante ; le digne homme portait une perruque qui, semblable à une majestueuse crinière, tombait jusque sur sa poitrine... Ces bonnes mœurs fondirent peu à peu, comme de vieux glaciers, à l'époque de l'appa-