CHAPITRE DEUXIÈME l
leur droit de protestation entraînerait la chute du dernier boulevard des libertés populaires. La première réponse à ses attaques fut le refus du Parlement de Paris d'enregistrer l'édit convoquant l'Assemblée de Moulins. En même temps, Maurepas jugea enfin le moment venu pour lancer contre son collègue toute une nuée de libelles et de pamphlets, et pour jeter le soupçon non seulement sur l'activité du ministre, mais sur l'honneur de l'homme privé.
La trop grande confiance de Necker darts la toutepuissance de l'opinion publique se révélait à chaque page de ses écrits et perçait dans tous ses actes. L'enthousiasme de ses amis pouvait lui faire illusion sur l'étendue et la force de la résistance qui s'était élevée contre lui; elle ne lui laissait aucun doute sur la gravité de la situation qu'elle lui préparait. La haute aristocratie de province ne refusa pas son concours à Tceuvre réformatrice du ministre, mais la noblesse de cour ne lui pardonna pas plus qu'à Turgot et continua à revendiquer comme des droits l'exercice des plus pernicieux abus.
Les dispositions des économistes à son égard ne se modifièrent pas ; l'exécution partielle de leur programme ne les dédommagea point du dédain témoigné aux représentants de leurs doctrines. De tous les admirateurs de Turgot^ Voltaire fut à peu près le seul qui suivit avec sympathie l'expérience tentée par Necker ; peu après l'entrée de celui-ci au ministère, il avait publié des vers où il lui disait :
On vous damne comme hérétique ; On vous damne bien autrement
1 b4 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
Pour votre plan économique,
Fils du génie et du talent.
Mais ne perdez point l'espérance ;
Allez toujours à votre but,
En réformant notre finance.
On ne peut manquer son salut.
Quand on (ait celui de la France K
La philosophie, à son tour, vit ses espérances trompées. A la fin de 1778 le clergé avait réussi, contrairement au désir du roi, de la plupart des ministres et même d'un bon nombre d'évêques, à empêcher les Parlements de ratifier les droits civils des protestants et la légalisation de leurs mariages. Necker n'en garda pas moins les meilleurs rapports avec Tépiscopat, et des évêques présidèrent ses Assemblées provinciales. Car si son intervention préservait les écrits de Bailly et de Buffon des censures de la Sorbonne, c'était l'influence de ses opinions bien connues sur ces questions qui empêchait la presse étrangère d'inonder, comme par le passé, la librairie française de productions contraires à la religion et aux bonnes mœurs ^.
Une lettre confidentielle de Saint-Lambert à M"* Necker nous révèle avec quelle attention ses amis du camp philosophique observaient la conduite du ministre. On venait d'apprendre que les Etats dû Dauphiné comprendraient moins d'ecclésiastiques que ceux du Berry, et que la présidence en serait confiée à un laïque. Cette fois encore l'influence
* La Harpe, Correspondance littéraire, II, 157. 2 Droz, Histoire de Louis XVI, I, 264.