‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 76 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

de la reine s'était fait sentir en faveur des idées de Necker ; Maurepas le lui pardonna d'autant moins, que ses deux collègues de la guerre et de la marine devaient leurs portefeuilles à l'intervention de Marie- Antoinette. L'antipathie du vieux ministre contre Necker était partagée par Vergennes, qui ne se montrait pas moins hostile que celui-ci à toute innovation. Maurepas demanda à Vergennes, pour le roi, un mémoire secret. Il appuyait sur le danger de « laisser la plus difficile administration du royaume dans les mainsd'un républicain et d'un protestant ». C'était là, était-il dit, une menace pour la sécurité du royaume, établie par les efforts de tant de sages ministres. Cette sécurité, concluait Vergennes d'une façon bien caractéristique, est due à ce fait qu'il n'y a en France ni clergé, ni noblesse, ni Tiers-Etat proprement dit. Cette division est artificielle, simplement représentative : « Le monarque parle, et tout le monde est peuple^ tout le monde obéit ».

Vergennes ne soupçonnait pas combien il disait vrai : l'esprit niveleur de l'absolutisme avait en effet créé la démocratie égalitaire destinée à le remplacer.

Sur ces entrefaites parut un nouveau pamphlet contre le Compte-rendu. Il avait pour auteur un trésorier du comte d'Artois. On n'était pas alors aussi cuirassé qu'aujourd'hui contre les attaques de la presse, et d'ailleurs toute la force de Necker résidait dans l'estime et dans la confiance du pubfic. M réclama donc la preuve des calomnies lancées contre lui. Le résultat de l'enquête, faite en présence de

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trois de ses collègues, lui ayant été de tout point favorable, il demanda à être admis dans le conseil des ministres.il ne dissimule pas, dans l'histoire de son premier ministère, combien lui étaient pénibles les attaques persistantes de ses ennemis, combien il souffrait de voir méconnaître la pureté de ses intentions, et il ne se cachait pas de cela à sa femme. Celle-ci voyait de plus en plus en Necker a un homme extraordinaire, qu'on ne pouvait contempler sans émotion », elle lui trouvait dans le regard quelque chose de « céleste que les peintres n'ont jamais osé exprimer que dans la figure des anges »^ elle le comparaît à « un lion noble et généreux, égaré dans les même climats où les renards et les ours ont creusé leurs tanières » ; enfin, elle avoue que tout d'abord elle n'aperçut pas « toute l'étendue de son génie, car en ce qui concerne les intelhgences qui planent très haut sur nos têtes, il faut qu'elles laissent échapper de grands traits de lumière pour que nous puissions les apercevoir * » .

Necker, lui aussi, venait de manifester d'une façon assez singulière les sentiments qu'il portait à sa femme ; il l'avait nommée dans son Compte-rendu, à l'occasion des réformes accomplies dans les prisons et dans les hôpitaux, et publiquement il l'avait remerciée de l'appui aussi intelligent qu'infatigable qu'elle lui avait prêté. Mais elle, voyant les accusations les plus odieuses remplacer les témoignages de reconnaissance qu'elle savait dus à son mari, ne put

1 M«»« Necker, Mélanges, II, 372.

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