‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 79 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME U · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME U

dissimulait nullement la douleur qu'il ressentait de voir son œuvre interrompue. 11 n'atfectait point une indifférence qu'il était loin d'éprouver et avouait que la vue de quelques notes relatives à ses plans de réforme, que le hasard lui avait fait tomber sous la main, suffisait pour lui arracher des larmes. Rien, disait il, ne pouvait plus captiver l'attention de ceux qu'avaient absorbé les affaires publiques, et luimême ne trouvait plus de distraction que dans le travail et la solitude de la campagne ^

Des témoignages d'estime et de sympathie universelle décernés non seulement par la capitale, mais par la France entière, l'accoaipagnèrent dans cette solitude. On affluait à Saint-Ouen, où il s'était retiré, pour rendre hommage au ministre tombé. Leduc d'Orléans, les Beauvau, les Mouchy, les Polignac, les archevêques de Paris, d'Aix et de Toulouse, n'étaient guère moins empressés que Diderot, Grimm ou Marmontel ; Buffon songeait à composer une ode. On se racontait que Necker avait répondu à la remarque d'un pétitionnaire disant que mille livres de pension n'étaient rien pour un roi : « Mille livres ! c'est la taille d'un village », et qu'il voyait dans les impôts « non seulement la puissance politique du souverain, mais avant tout l'histoire, écrite en lettres de feu, des sacrifices de ses sujets ». De sa cellule de carmélite, la tante du roi, M'"*' Louise, adressa, elle aussi, une lettre à M""* Necker, pour déplorer, au nom des pauvres, la démission de

* De V administration des finances, IV, 98, 116-117.

Ib2 MADAME DE SIAEL ET SON TEMPS

son époux. L'avenir parlait déjcà par une longue épître de Vergniaud, alors âge de vingt-trois ans, qui joignait à l'expression de son admiration le vœu d'être présenté à 1 écrivain Thomas. Le public parisien fit une démonstration à l'occasion d'une pièce de théâtre et applaudit toutes les allusions à un monarque trompé par ses courtisans et à la disgrâce imméritée de son ministre \

L'opinion publique, tant vantée et iuvoquée par Necker, avait, cette fois, justifié sa confiance. Puisqu'elle approuvait ses actes, qu'elle avait foi en ses idées et qu'elle justifiait le passé, elle lui semblait par là même devoir assurer l'avenir. Seulement, il ne remarqua pas que, tandis que son regard restait attaché sur elle, cette opinion avait changé d'attitude et déplace.

11 a été dit quel fut le rôle de Montesquieu dans l'histoire du dix -huitième siècle et comment le développement politique sur lequel reposait sa théorie, montrait dans l'Angleterre le pays où cette théorie avait été réalisée plus complètement que partout ailleurs. Là seulement ce principe de Montesquieu, que « les lois doivent être déterminées par les mœurs » et que « ce qui peut être fait par celles-ci ne doit jamais être fait par les lois » , avait trouvé sa confirmation. La définition de la liberté, qu'il appelait a le droit de faire tout ce que les lois permettent », excluait, dans sa froide précision, toutes les expériences dangereuses ; elle répondait à l'esprit de

^ Droz, Histoire de Louis XVI, I, 305.

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