‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 80 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME l

l'homme qui déclarait ne riea demander à la terre que de continuer à tourner autour de son centre, et qui trouvait dans la conscience du vrai mérite un contre-poids à toutes les vicissitudes de la destinée. Mais était-ce bien là une atmosphère intellectuelle qui convenait au tempérament mobile des Français? Et cette disposition d'esprit, marquée au sceau de la grandeur, mais quelque peu froide et toujours mesurée, était-elle de nature à répondre longtemps à leurs aspirations? Le temps et l'expérience pouvaient seuls le dire. Nous avons remarqué que ce fut Montesquieu qui donna l'impulsion aux grandes œuvres de la littérature française du dix-huitième siècle, que les Lettres persanes ont précédé les Lettrès anglaises, le projet d'une Histoire de la terre Y Histoire naturelle de Buffon, le livre De la grandeur des Romains V Essai sur les mœurs ^ Y Esprit des Lois le Contrat social. Il avait été l'initiateur, mais le dernier mot ne lui resta pas plus qu'à Voltaire. En 1778, celui-ci arriva à Paris, pour y mourir étoutfé sous les lauriers. L'apothéose ne mit pas seulement un terme à ses jours, elle marqua ajiissi la fin de sa domination intellectuelle : à partir de ce moment, ce n'est plus Voltaire, mais Rousseau^ qui donne son nom au siècle. Après le destructeur, on réclamait le fondateur, après la raison incarnée, le dompteur des cœurs et l'évocateur des passions. Rousseau satisfit à ce désir d'une manière incomparable; il mourut quelques mois à peine après son grand adversaire, en juillet 1778; mais l'avenir lui appartenait. Le culte de la nature, F émancipa-

tion de ses penchants, mais aussi la glorification de ses pires instincts remplacèrent la civilisation, de laquelle Voltaire et Diderot avaient attendu le progrès indéfmi.

Et ainsi que Voltaire, Montesquieu fut détrôné. La génération à laquelle il avait enseigné les principes de la liberté politique n'avait pas encore disparu, que déjà une génération nouvelle saluait un autre idéal .

Le traité de Louis XVf avec les Etats-Unis, en guerre contre l'Angleterre, est daté du 6 février 1778. C'était un tribut arraché à Maurepas par l'opinion publique, qui, depuis des années, plaidait la cause des colonies américaines.

L'admiration pour la constitution anglaise n'avait en rien modifié le préjugé national contre les Anglais eux-mêmes, et il suffit d'un choc extérieur pour éveiller la haine qui existait à l'état latent entre les deux nations si longtemps ennemies. Sous ce rapport, l'opinion des gens cultivés différait à peine de celle du peuple. Elle n'était pas limitée à la France ; Marie -Antoinette exprimait les sentiments populaires quand elle écrivait à sa mère : « De même que Frédéric II a toujours été un mauvais voisin pour l'Autriche, les Anglais sont de mauvais voisins pour la France: la mer ne les a jamais empêchés de leur nuire de toute fai / - ^ ». La manière de voir de l'impératrice sur ce point n'était pas faite pour modérer celle de sa fille. Quand, en juin 1780, l'insur-

* * Marie-Thérèse et M arie- Antoinette ; Correspondance ^ 81, lettre du 17 mai 1773.

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