‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 82 sur 298 · CHAPITRE DEUXIEME lÖJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME lÖJ

cun autre, d'abord à rendre la Révolution inévitable, ensuite à lui donner son caractère propre.

Ce que la jeunesse française, qui se rendit à cette lutte comme à une fête, crut apercevoir clans le soulèvement des colonies, ce fut la révolte contre létat de choses existant, la réaction contre la royauté, l'enthousiasme pour la république, en un mot l'éveil de la démocratie.

En réalité, il n'y avait rien, ou du moins fort peu de tout cela. Les sujets de la couronne britannique par delà l'Océen, non moins que les Anglais restés chez eux, étaient attachés avant tout à ce principe fondamental, que personne ne peut être imposé sans son consentement. Le gouvernement avait porté la main sui- ce principe et provoqué la résistance. Longtemps après qu'eurent éclaté les hostilités, les hommes d'Etat de l'Amérique ne songeaient nullement à une séparation complète d'avec la mère-patrie, ou bien ils n'y songeaient qu'avec la plus grande répugnance. En 1774 encore, Franklin, Washington, et même Jefferson. beaucoup plus révolutionnaire qu'eux, pouvaient assurer que les colonies ne désiraient pas se détacher de l'Angleterre. Chastellux remarque expressément que la première difficulté des hommes d'Ktat américains fut d'amener le pays à I énoncer au gouvernement monarchique ; il ajoute que, bien que la nouvelle constitution soit démocratique, elle n'a cependant aucun pouvoir sur le caractère foncièrement aristocratique, propre au gouvernement comme à la nation ^ Les délégués des Etats

' ChasleDux, Voyages dans V Amérique du Nord.

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les plus influents de l'Union ne tinrent pas, en 1775, un autre langage. Leur but primitif était d'obtenir la réparation de l'injustice subie, non de fonder leuiindépendance ; c'étaient toujours les descendants des vieux puritains, qui, la mort dans l'âme, s'étaient arrachés à leur patrie potîr rester fidèles à leurs croyances. Ce qu avait été, pour les pieux émigrajjts de 1629, la liberté religieuse, la liberté politique le fut pour leurs arrière-neveux : ils voyaient en elle quelque chose de sérieux, de grave et de sacré ; sans elle la propriété perdait sa sécurité, la vie savaleur la conscience son point d'appui ; leur résistance dé coulait de la même source des convictions chrétiennes, s'attachait scrupuleusement à la loi, aux mœurs et à la tradition, et ce fut malgré eux qu'ils se décidèrent à rompre avec la métropole. Quand le premier sang eut coulé, alors seulement les événements se précipitèrent ; suivant la remarque d'un excellent observateur, la révolution américaine, comme la plupart des révolutions, a été l'œuvre d'une minorité énergique qui poussa par degrés la majorité dans une voie qui n'offrait pas d'issue \

Quand enfin le sort en fut jeté et que !a scission se fut opérée dans l'unité de la race anglaise, on vit de nouveau combien l'esprit de destruction était étranger auxhommes d'Etatdu jeune peuple. Contrairement aux Français de 1789, qui, en rédigeant leur constitution, paraissent surtout avoir été animés de l'idée de tout remettre en question et de ne pas utiliser une

* Lecky, England in the eighteentk Century^ III, 443.

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