‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 83 sur 298 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

seule des institutions dont le temps et l'expérience ont fait la preuve, les pères de l'union américaine revinrent sans hésiter à la constituiion de l'Etat contre lequel ils venaient de se soulever. La seule autorité qui fasse encore loi pour eux, à côté de la constitution anglaise, est celle de Montesquieu, et c'est à son influence qu'il faut rapporter la plus originale des conceptions de la constitution américaine, celle de son tribunal suprême, qui complète la doctrine de la séparation des pouvoirs. Dans toutes les autres dispositions essentielles, cette constitution est copiée sur le modèle de celle de la Grande-Bretagne, telle qu'elle existait entre les années 1760 et 1787, et interprétée, non pas dans le sens radical, mais dans le sens conservateur. * Sans doute, les anciens sujets de Georges III n'avaient pas un roi à placer à leur tête ; ils ne le voulaient pas non plus, et aucune dynastie ne sortit des rangs de ces citoyens del'Union ; mais la lutte qu'ils soutinrent contre Georges III et son Parlemt nt n'était, pour la grande majorité d'entre eux, rien moins qu'une opposition à la monarchie. Ils y songeaient tout aussi peu qu'àunelutte de principes contre le système constitutionnel ouïe gouvernement parlementaire. A cette heure même leur président est une copie du monarque anglais, non lel que l'ont fait les changements survenus depuis, mais avec tous les attributs de la puissance qu'il posséda jusqu'en 1789, et qui, par une étrange coïnci-

* Voir l'excellente étude de Sir Henry Maine : The constitution of the United States, Quarterly Rewiew, janvier -1884, et Ajroli, La logica nella democraxia americana^ Rassegna nazionale, 16 février 1887.

lyO MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

dence, commeRcèrent à être amoindris en Angleterre ä l'époque même où le pouvoir exécutif américain entra en activité (4 mars 1789}. L'élu de la nation qui va siéger à la Maison Blanche possède, pour une période déterminée et courte, il est vrai, une autorité infiniment plus grande qu'aucun des princes constitutionnels de l'Europe. L'esprit conservateur des hommes d'Etat américains, soucieux de la liberté, et non de l'égalité, apparaît plus nettement encore dans l'organisation de leur représentation. Non seulement ils adoptèrent le système des deux Chambres, mais leur sénat est un des corps politiques les plus puissants, une négation de l'égalité par son mode de recrutement, et^par contre, un gage de droit égal pour tous les Etats de ITnion ; il garantit en même temps le droit des minorités, tous ces Etats, les plus peuplés comme les plus insignifiants, y étant représentés par un nombre égal de députés. Enfin, de même qu'à la dignité de président appartiennent les attributions du roi d'Angleterre, la Chambre des représentants est une copie de la Chambre des Communes d'alors ; ses pouvoirs sont infiniment moindres que ceux que s'est arrogés son modèle anglais dans le cours des cent dernières années ; elle est restée une simple Assemblée législative, tandis qu'en Angleterre le gouvernement est passé en fait à la Chambre des Communes. L'égalité civile et politique tant enviée que garantit la constitution des Etats-Unis était l'égalité d'une race conquérante, qui, avec le profond sentiment hiérarchique inhérent à la race anglo-saxonne, sait encore défendre aujour-

Page 1