CHAPITRE DEUXIEME 1 7 I
d'hui sur le terrain social ce qu'elle abandonne sur le terrain public. Cette égalité s'accommodait de la destruction de l'indien et de l'esclavage du nègre. La pompeuse déclaration des Droits de l'Homme n'était, là où elle se produisit d'abord, que l'affirmation des droits civils d'une race intellectuellement supérieure, et partant triomphante. Mais les solides fondements de cet édifice politique, qui devait résister à la double épreuve d'un siècle et d'une guerre civile, ne pouvaient si facilement se distinguer des simples accessoires. Si aujourd'hui encore des observateurs superficiels voient en lui l'idéal de la l'orme démocratique, il n'y a pas à s'étonner que les amis français de Washington, politiques inexpérimentés, se soient trompés sur le caractère réel de la constitution américaine. Dans leur enthousiasme aveugle pour la république, ils confondirent les couhsses avec la scène, le prologue avec la pièce, la proclamation des droits de l'homme avec le fond et l'essence même de la constitution. Leur enthousiasme irréfléchi vit dans ces principes généraux non pas ce qu'ils étaient réellement, — une dérivation du droit positif de la race anglo-saxonne, — mais la glorification du droit naturel d'après Rousseau ; non l'affirmation des droits du citoyen américain, mais celle des droits de Thumanité en général. Un morceau de rhétorique, rédigé par des législateurs dont les principes s'accommodaient du maintien de l'esclavage, devint pour ces jeunes Français l'affirmation d'une doctrine absolue, devant laquelle l'ordre existant ne trouvait plus grâce. Ils furent confirmés dans cette erreur par
ceux des hommes d'Etat de l'Amérique qui étaient républicains ; Franklin l'utilisa habilement à Paris au profit de sa politique éminemment pratique, et Jefferson, le rédacteur de la déclaration des Droits de riJomme, écrivit avec une satisfaction facile à comprendre : « La révolution américaine semble avoir réveillé du sommeil du despotisme la partie pensante du peuple français. Ecrivains, riche bourgeoisie, jeunes nobles, sont maintenant prêts à obéir aux lois de la saine raison et du droit pour tous » K
Lessing, le grand pionnier de la liberté, mettait au même moment les Allemands en garde contre les gens « qui veulent éteindre les lumières avant qu'il « fasse jour »^ Gustave 111, en apprenant l'alliance de la France avec l'Amérique, écrivitau comte de Creutz, à Paris, que la conduite du ministère français lui semblait s'écarter autant des principes de la justice que de l'intérêt de U nation et des maximes d'Etat pratiquées pendant tant de siècles. « Je ne puis admettre )), ajoutait-il, « qu'il soit juste de soutenir des rebelles contre leur roi ; cet exemple ne trouvera que trop d'imitateurs à une épo:[ueoù l'on cherche à renverser toutes les barrières opposées par le pouvoir ^). « iMon métier à moi c'est d'être royaliste », avait dit Joseph 11 lors de son séjour à Paris, alors qu'on lui demandait son avis sur les insurgés américains.
Ses avertissements restèrent vains comme tous les autres. Lors du second retour triomphal de La Fayette,
* Jefferson, Complète Works. Correspondenceyll, 67, 535.
* *Le8sing, Dialogue V, Ernest et Falk.
^' Geijer, Papiers posthumes de Gustave III, II, lll.