‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 87 sur 298 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

pouvoir Y joindre une pareille pour IN ecker , car « mon (( bien-aiiné ayant les mêmes goûts que moi, voudrait sûrement avoir toujours ma chaise, et me battrait comme fait sa petite fille, pour m'obliger à la lui céder )).Et elle ajoute plaisamment : « Les deux chaises sont de l'inventaire de Philémon et de Baucis ^ ».

Une autre personne qui s'intéressait infiniment à l'enfant était M"^'' d'IIoudetot, une voisine de Saint- Ouen, qui s'y rendait régulièrement quand les Necker laissaient leur fille seule à la maison. Dans ses lettres à la mère, M""^ d'Houdetot parle de la petite comme de sa propre enfant, vante sagaie vivacité et ses yeux merveilleux, et tranquillise les parents sur une petite irrégularité de croissance : la légère élévation de l'épaule droite qu'on remarque chez elle, écrit-elle, ne provient que de l'usage trop exclusif du bras et de la main de ce C(5té ; aussi a-t-elle recommandé à la bonne delà petite d'exercer soigneusement sa main gauche. A ce fait se lie une anecdocte dont la victime fut Bonstetten. Après un assez long séjour en Hollande, à l'Université de Leyde, puis en Angleterre, où il avait achevé ses études, le jeune patricien de Berne, alors âgé de vingt et un ans, était arrivé à Paris, où il passa la plus grande partie de l'année 1778, et où il retrouva, entre autres amis, M"® Gurchod, devenue M™° Necker. Accueilli chez elle de la façon la plus amicale, il se promenait un jour dans le parc de Saint-Ouen, quand il reçut soudain un coup de bâton qui n'était rien moins que

1 D'Haussonville, Le salon de madame Necket^ I, 221-222, et IL 26.

léger ; se retournant vers l'agresseur, il vit s'avancer de derrière un arbre la petite Anne-Germaine, qui lui assura en riant que cette gymnastique lui était prescrite pour exercer le plus possible sa main gauche. Ce fut entre eux le point de départ d'une amitié à laquelle la mort seule mit un terme '.

Bonstetten a laissé sur la maison Necker à ce moment des notes posthumes intéressantes à d'autres titres encore. Elles prouvent que les salons du dix-huitième siècle n'étaient pas non plus ni toujours intéressants, ni toujours amusants. « Une nouvelle pièce a-t-elle paru : l'on va chez M""' Geoffrin, M'^^ Necker ou M^^^ de Lespinasse ; on relient ce qu'en ont dit Diderot, d'Alernbert, Marn)ontel, Thomas ; on fait des visites ce même soir, on voit au moins soixante personnes, à qui Ton répète la même chose. Ces soixante personnes en font autant de leur côté, de sorte que le lendemain l'arrêt se retrouve promulgué dans tout Paris et la pièce jugée. Ces décisions des hommes de goût ne sont dans le fond que la voix publique, que les hommes d'un tact supérieur devinent par instinct ; elles se modifient et se perfectionnent en passant de bouche en bouche. La nécessité dans laquelle on se trouve chaque jour de porter un jugement sur ce qui a paru de nouveau dans les arts, oblige chaque maison d'avoir un bel esprit, c'est-à-dire un homme qui la fournisse de décisions surtout ce qui se présentera. Ces beaux esprits font entre eux une aristocratie invisible qui va

* Simond, Voyage en Suisse, I, 269.

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finir dans le peuple par des gradations imperceptibles. Les chefs ont leurs tribunaux, les subalternes ont leurs départements... L'on prend dans ce pays si peu d'intérêt les uns aux autres que l'on devient insupportable dès qu'on a l'air de s'occuper de soi. !1 faut sans cesse intéresser l'amour-propre des autres et surtout se souvenir que lorsqu'ils veulent bien s'occuper de nous, ils ne le font que par politesse, et qu'on les gène beaucoup de ne pas finir très vite cette conversation -là. De là tant de politesse et si peu de vertus, de là tant de femmes aimables, et si peu de mères, si peu de femmes ». Puis, comparant la France à f Angleterre, Bonstetten donne sans hésiter la préférence à cette dernière ; il trouve qu'en France les écrivains ont de l'esprit, des connaissances générales sur beaucoup d'objets, des idées neuves, quelquefois brillantes, mais peu de méthode. C'est tout le contraire en Angleterre. Aussi ne profite~t-on des hommes de lettres de ce pays que pour polir, agrandir les idées que l'on devrait aller chercher en Angleterre ou à Genève. Les Anglais commencent par se faire un fonds de bon sens; les gens d'esprit de France finissent par là, et meurent souvent avant d'y parvenir. C'est qu'en Angleterre, quoi qu'on dise, l'on parvient par le mérite ; en France jamais que par la faveur : ainsi il faut chez les uns rendre des services à la patrie, chez les autres il ne faut que savoir plaire à quelques âmes corrompues. En Angleterre, les abus sont des exceptions ; en France, ce sont des lois * » ,

* Aimé Steinlen, Charles -Victor de Bonstetten, 75-78. I 12

A côté de ces remarques, on trouve dans ces notes de curieuses descriptions delà vie de campagne à cette époquy. Bonstetten faisait un séjour à la Rocheguyon, dans le château de la duciiesse d'Enville. La vie y était des plus agréables: « Il y a », dit-il, « tous les amusements imaginables : carrosses, che vaux de selle, chevaux de chasse, chiens, manège, jeu de paume, billard, salle de spectacle, musique, danse ; les duchesses n'exigent de leurs gens que de s'amuser ». Une bibliothèque de quinze mille volumes contribuait à la distraction. Ce château, conclut le jeune homme, est sans contredit la première maison de France par la simplicité des manières, la bonté des mœurs et les agréments de l'esprit \

La vie passait plus tranquillement à Saint-Ouen, où la chasse et les armes n'animaient pas, comme dans les vieilles demeures de la noblesse française, les rapports sociaux^ et où le ton resta toujours sérieux et mesuré ; il n'y avait de gai, il faut bien le dire, que la présence de l'enfant, dont le portrait, peint par une main inconnue, la représente un peu brune de peau, les traits irréguliers et vifs, déjà animés d'une rare expression d'intelligence et de bonté qui se reflète dans de grands yeux noirs. Quoique M""" Necker s'efforçât en vain plus tard de tenir sa fille à l'abri de l'influence de Jean- Jacques Rousseau, elle avait dé- Duté comme toutes les femmes de son temps : « J'élève ma ûUe, non comme Sophie, mais comme Emile^ et jusqu'à présent la nature est chez elle plus

* Aimé Steinlen, Charles-Victor de Bonstellen ^ 80 81.

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