‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 88 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME I yg · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME I yg

aimable et plus honnête que tous les effets de l'art » \ Elle n'avait pu, il est vrai, conformément aux prescriptions du maître, la nourrir de son propre lait, mais elle voulait à plus forte raison diriger son éducation et y veiller le plus possible elle-même, particulièrement quapxd Necker, forcé de suivre la cour dans ses divers déplacements, lui laissait pour cela plus de loisir. <( Pendant treize des plus belles années de ma vie », écrivait-elle à son mari, « au milieu de beaucoup d'autres soins indispensables, je ne l'ai presque pas perdue de vue ; je lui ai appris les langues et surtout à parler la sienne avec facilité ; j'ai cultivé sa mémoire et son esprit parles meilleures lectures. Je la menais seule avec moi à la campagne pendant les voyages de Versailles et de Fontainebleau ; je me promenais, je lisais avec elle, je priais avec elle. Sa santé s'altéra ; mes angoisses, mes sollicitudes donnèrent un nouveau zèle à son médecin et j'ai cru même depuis qu'elle exagéroit souvent des accès de toux auxquels elle étoit sujette pour jouir de l'excès de ma tendresse pour elle ; enfin je cultivais, j'embellissais sans cesse tous les dons qu'elle avoit reçus de la nature, croyant que c'étoit au profit de son âme, et mon amour-propre s' étoit transporté sur elle ^) .

L'enfant répondait à la tendresse de sa mère dans des lettres dont l'orthographe laisse encore à désirer, mais dont les sentiments sont au dessus de son âge : « Je ne trouve en moi que vous; voilà ma raison,

* Golowkin, Lettres recueilliez en Suisse, 359.

■^ D'Haussonville, Le salon de Madame Necker, II, 35.

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mon courage, et je sens que vos leçons m'ont appris à vous regarder comme la vertu même que vous m'enseigniez... Je maudis ce bal et tous ses goûts frivoles , je me suis bien trompée lorsque j'ai cru que je m'y amuserais ; avois-je donc pensé que loin de vous j'aurois les mêmes yeux ? »

ce Oui, maman », lui dit-elle une autrefois, « quand je vivrois mille ans pour vous contempler, si vous retourniez un instant la tète, il me semble que j'en serois encore jalouse. Adieu, ma tendre maman, au travers de toutes mes folies daignez voir que vous êtes aimée comme... que dirais-je de plus fort que ; comme vous le méritez ». Elle demandait à sa mère de venir au secours de son éducation morale : « Pourquoi n'ai-je pas à vous raconter les victoires que j'aurois remportées sur moi. Ah ! maman, ma chère maman, corrigez-moi » .

Les réponses de M'"^ Necker laissent percer la préoccupation de calmer les sentiments déjà trop ardents de sa fille : « Ta lettre est d'un bon enfant »> , lui écrit-elle en mai 1779 ; « je vois que tu es contente de toi-même, et dès lors j'en suis satisfaite aussi, car je n'ai pas besoin d'autre juge entre toi et moi que ton propre cœur ; mais ton style est un peu trop monté. Ne sois point ainsi au dehors de toi pour me louer et me caresser. C'est un défaut de goût assez commun à ton âge. Quand on a plus vécu, on s'aperçoit que la véritable manière de plaire et d'intéresser est de peindre exactement sa pensée sans charge et sans emphase ; alors elle a toujours quelque chose d'original et un caractère de vérité qui se

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