CHAPITRE TROISIEME l8l
perd dans les comparaisons tirées de trop loin. Ta lettre à ton père était simple et bien )>.
Ces excellentes prescriptions, M""' Necker était malneureiisement la première à les oublier quand elle s'adressait non pas à sa fille, mais à son mari. Tandis qu'elle recommandait à celle-là l'usage de la saine raison, « qui sert à tout et ne nuit à rien », la seule pensée de voir diminuer l'amour de Necker pour elle l'amenait à écrire dans son journal des aveux comme celui ci : « J'ai tout sacrifié à ma chimère ; j'ai réuni toutes mes forces sur un seul point, il me manque etje tombe dans l'abîme. Je ne retrouve pas une seule branche qui puisse arrêter ma chute. De la plus grande activité je passe à l'inaction totale... Je gémis sur la pauvre humanité sans pouvoir me donner les forces nécessaires pour la dépouiller. Tâchons cependant de concentrer mon cœur au-de. dans de moi et de laisser ignorer ce qui l'occupe... »
Quand elle s'exprimait ainsi, M"''' Necker avait plus de quarante ans, et l'on ne peut s'étonner si, redoutant chez sa fille pareille tendance à l'exaltation du sentiment, elle s'efforçait de l'étouffer dans son germe.
Toute sa méthode d'éducation partait de la volonté bien arrêtée de diriger de bonne heure dans la voie du devoir et du travail les penchants et les. habitudes de son enfant. Elle-même avait beaucoup appris et pouvait presque, pour une femme de son état et de son temps, être qualifiée de savante ; en conséquence, elle n'hésita pas non plus à imposer à sa fille une lourde tâche intellectuelle et à éveiller son intérêt
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pour un nombre de connaissances alors fort étrangères au plan d'éducation des jeunes filles. Elle espérait ainsi lui donner la force de résister le plus sûrement à l'influence des idées matérialistes et, grâce à une éducation sévèrement méthodique, préparer la voie aux idées religieuses ; seulement elle s'y prit comme tous ceux qui ont l'habitude d'exiger beaucoup d'eux-mêmes sans tenir suffisamment compte des besoins de la jeunesse ou sans se préoccuper des individualités sur lesquelles s'exerce leur système. M^'^Necker était particulièrement faite pour souffrir de l'éducation sévère à laquelle on voulait la soumettre ; elle était excessivement vive, sensible, franche, avide d'approbation et d'éloges comme de marques de tendresse et d'amour ; encore enfant, son affection pour son père était un singulier mélange de gaieté et de sensibilité facilement voisine des larmes, nullement en rapport avec son âge. Elle avait à peine onze ans, quand sa mère lui donna pour compagne une jeune parente, M^'^ Huber de Genève, plus tard la belle et distinguée M""^ Rilliet-lluber. M"' Huber, qui devint l'intime amie de M"° Necker, a décrit cette première rencontre avec elle et signalé en particulier chez la jeune fille une grâce et une facilité d'expression qui touchaient à l'éloquence et l'iujpressionnèrent vivement.
(( Nous ne jouâmes point comme des enfants», dit-elle ; « elle me demanda tout de suite quelles étoient mes leçons, si je savois quelques langues étrangères, si j'allois souvent au spectacle. Quand je lui dis que je n'y avois été que trois ou quatre fois, elle