‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 90 sur 298 · CHAPITRE TROISIÈME l · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME l

se récria, me promit que nous irions souvent ensemble à la comédie, ajoutant qu'au retour il faudrait écrire le sujet des pièces et ce qui nous auroit frappé ; que c'étoit son habitude... Ensuite, me dit-elle encore, \ nous nous écrirons tous les matins...

«Nous entrâmes dans le salon. A côté du fauteuil de M""" Necker étoit un petit tabouret de bois où s'asseyoit sa fille, obligée de se tenir bien droite. A peine eut-elle pris sa place accoutumée, que trois ou quatre vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent avec le plus tendre intérêt ; l'un d'eux, qui avoit une petite perruque ronde, prit ses mains dans les siennes, où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversation avec elle comme si elle avoit eu vingt-cinq ans. Cet homme était l'abbé Raynal ; les autres étoient MM. Thomas, Marmontel, le marquis de Pezay, et le baron de Grimm.

(c On se mit à table. — Il falloit voir comment M"' Necker écoutoit ! Elle n'ouvroit pas la bouche, et cependant elle sembloit parler à son tour, tant ses traits mobiles avoient d'expression. Ses yeux suivoient les regards et les mouvements de ceux qui causoient ; on auroit dit qu'elle alloit au-devant de leurs idées. Elle étoit au fait de tout, même des sujets politiques qui à cette époque faisoient déjà un des grands intérêts de la conversation.

(( Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun en s' approchant de M""'' Necker disait un mot à sa fille,lui faisoit un compliment ou une plaisanterie... Elle répondoit à tout avec aisance et avec grâce ; on se plaisait à l'attaquer, à l'embarrasser, à exciter

cette petite imagination qui se montroit déjà si brillante. Les hommes les plus marquants par leur esprit étoient ceux qui s'attachoient davantage à la faire parler. Ils lui demandoient compte de ses lectures, lui en indiquoient de nouvelles, et lui donnoient le goût de l'étude en l'entretenant de ce qu'elle savoit ou de ce qu'elle ignoroit * » .

La seule trace de l'enfant dans M"^ Necker, c'était le plaisir qu'elle avait à découper dans du papier des rois et des reines, dont elle se servait ensuite pour jouer 1? tragédie : de là l'habitude, contractée plus tard, de faire glisser entre ses doigts un morceau de papier ouune petite branche d'arbre, occupation inconsciente, qui lui devint peu à peu aussi nécessaire que l'est son chapelet à l'Oriental. Mais ses amusements n'étaient en général qu'un moyen de satisfaire sa curiosité intellectuelle. L'intérêt pour l'art dramatique, qui la poussa plus tard à s'y exercer en personne, s'éveilla chez elle dès ces années-là, pendant lesquelles W^" Clairon soupait souvent chez les Necker et y jouait parfois des rôles du répertoire classique, auxquels Marmontel ou La Harpe donnaient la réplique \

M^^^ Necker était presqu encore enfant, que^conformément à la mode d'alors, elle écrivit des portraits et des caractères, bientôt suivis de vers, de traités, puis de pièces de théâtre ; elle n'avait pas quinze ans, qu'elle couvrait de notes marginales un exemplaire de V Esprit des Lois» Une petite dissertation, composée

1 M"« Necker de Saussure, Notice sur M™° de Slaël. « M°"* Suard, Essais de mémoires sur Suard, 83.

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