CHAPITRE TROISIÈME l
par elle sur l'Edit de Nantes, éveilla chez l'abbé Raynal, qui enriciiissait volontiers son livre de cette façon, le désir de l'insérer dans la prochaine édition de \ Histoire des Deux-Indes. Après la publication du Compte-rendu^ elle adressa à son sujet une lettre non signée à Necker, qui y reconnut le style de sa fille. Sa nature originale [résistait d'ailleurs au système sévère d'éducation auquel on l'avait soumise. A l'occasion de la venue de Gibbon à Paris, en 1776, Necker et sa femme ayant exprimé le regret de ne pouvoir toujours jouir de son intarissable esprit, l'enfant de dix ans offrit sérieusement à sa mère d'épouser le difforme grand homme pour le retenir ainsi au milieu de la famille. Dans cette nature prodigieusement vivante, la vie affective ne fse développait pas moins rapidement que la vie intellectuelle. Elle aimait passionnément M"° Huber; lorsqu'elle rencontrait des hommes remarquables, elle était émue jusqu'aux larmes et son cœur battait ; ses lectures la transportaient dans un autre monde. On sait comment elle a dépeint l'impression que fit sur elle le grand romancier de l'époque, Samuel Richardson : a L'enlèvement de Clarisse », répétait-elle souvent,« a été le grand événement de ma jeunesse » . Son premier biographe, qui reste le meilleur, M""^ Necker de Saussure, dit de sa cousine qu'elle a toujours été jeune et n'a jamais été une enfant ; M""" Rilliet-Huber ajoute que ce qui l'amusait le plus était toujours ce qui la faisait pleurer.
« Aucune de ses grâces n'est perdue pour moi » , écrivait la comtesse d'Houdetot à M""" Necker en lui
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parlant de sa fille. « Ce sont, ma charmante amie, les fleurs de votre vie ; amusez-vous à les cueillir S). Malheureusement, celle ci ne professait pas à cet égard les mêmes sentiments que son aimable amie ; elle dirigeait l'éducation de sa fille avec la même conscience inquiète qu'elle portait dans le soin continu de sa propre éducation morale et dans son zèle à remplir les devoirs de sa position ; elle épuisait tous les souciset tous les chagrins qui sontl'apanage desmères, mais elle ne savait pas jouir du bonheur qui en est la récompense. On trouve dans ceux de ses écrits composés pendant la jeunesse d'Anne-Germaine de longs traités sur le style, des remarques grammaticales sur V Emile, des conversations avec Buffon ou Thomas. Quant à sa fille, sur le compte de laquelle il serait si intéressant de l'entendre, elle ne parle guère d'elle que pour remarquer combien l'atmosphère de Paris est dangereuse à une jeune personne. Un jour, raconte-t-elle, M"^ Necker marquait un goût frivole. « Ah ! vous n'êtes pas digne de vous », lui dit l'archevêque d'Aix -. 11 semblait que l'impétuosité de sentiments avec lesquels M""^ Necker aimait son mari et ses amis nuisît à sa tendresse de mère.
Dans des circonstances ordinaires, une éducation selon la méthode de M""^ Necker aurait vraisemblablement atteint le but proposé ; mais, dans le cas dont il s'agissait, elle se rencontrait avec un élément qui raillait toutes ses théories ; cet élément, c'était le génie. M""" Necker partait du principe qu'on peut tout
■* D'Haussonville, Le salon du madame Necker, II, 28. 2 M""" Necker, Mélanges, I, 324, III, 91.