CHAPITRE TROISIÈME
apprendre, que l'étude est la chose essentielle ; elle prétendait avec assez de raison que celui qui n'a pas rempli utilement les premières années ne saura jamais employer les dernières ^ ; mais sa fille avait un esprit trop fertile pour que pendant toute sa vie il ne lui coûta pas une extrême fatigue de suivre les pensées des autres. Elle réparait son manque d'application et le temps perdu par une vivacité d'intelligence extraordinaire. Il est difficile de dire au juste quelles furent les connaissances acquises par M"° Becker dans sa jeunesse ; ce qu'on sait, c'est qu'elle possédait assez de latin pour lire plus tard Tacite avec sesfds. On ajoute que quelques mots du texte, parfois mai compris, suffisaient pour la lancer dans d'éloquentes dissertations qui finissaient par s'écarter bien loin du sujet ^ Quand, en 1792, elle se rendit pour la première fois en Angleterre, elle parlait et écrivait l'anglais d'une manière défectueuse ; et quoiqu'elle se fût préparée avec soin à son voyage d'Allemagne, tous les témoignages sont unanimes à constater qu'à son arrivée à Weimar elle ne comprenait que très imparfaitement l'allemand ; mais ensuite elle l'apprit et le sut. Un siècle auparavant, les femmes françaises bien élevées étaient beaucoup plus instruites ; M""^ de Sévigné entre autres savait à fond le latin, parlait couramment espagnol et italien et était assez informée en philosophie et en théologie pour comprendre les grandes questions qui agitaient les
1 M°»o Necker, Mélanges, II, 337.
2 * Bonstetten, Lettres à friderike Brun, publiées par Matthisson, I, 181.
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esprits de son temps et se former un jugement sur les controverses du jour. Il fallait au moins autant de connaissances positives et de sûreté de jugement pour avoir, au siècle d'Arnauld et de Pascal, de Nicole et de Bossuet, un avis personnel sur la doctrine de la grâce — et la célèbre marquise avait le sien — que pour discuter d'une façon plus ou moins autorisée sur Montesquieu et sur Rousseau à l'époque de M"^ Necker. Pour elle, ni alors, ni plus tard, elle n'a revendiqué le titre de femme savante au sens exact du mot ; mais elle savait beaucoup de choses, lisait et s'instruisait constamment. Elle aborda plus tard la plupart des problèmes intellectuels, esthétiques et politiques qui ont occupé sa génération.
M™^ Neckerde Saussure, elle aussi, n'oublie pas de remarquer que la supériorité de M™^ de Staël était un phénomène naturel bien plus que le résultat des influences extérieures ou des connaissances acquises : « ^éducation «, dit-elle expressément, « laissa peu de traces chez elle * » .
Elle opposa d'ailleurs peu de résistance aux volontés de sa mère, qui restaient dirigées vers un autre but ; mais, tout à coup, sa santé éveilla des craintes sérieuses, et la décision de Tronchin, appelé en hâte par les parents, porta le coup mortel au système d'éducation de M"^ Necker. Le célèbre médecin prescrivit le séjour de Saint-Ouen, le mouvement au grand air et la cessation, pour un temps, de tout travail intellectuel.
1 Mme Necker de Saussure, Notice.
2 Aimé Steinlen, Charles-Victor de Bonstetten,