‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 93 sur 298 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Alors commencèrent à se développer chez la jeune fille des aptitudes poétiques et les dons de l'imagination, comprimés jusque -là. Elle et son amie Huber parcouraient, parfois vêtues en nymphes ou en muses, le parc et les jardins de Saint-Ouen ; elles faisaient de là musique, chantaient, composaient des vers, déclamaient ceux des autres, et même jouaient des drames et des comédies de leur façon. Mais ce fut le salon de sa mère qui devint avant tout pour Germaine la haute école de cette science de la vie indispensable entre toutes. La jeune fille pouvait y échanger des idées avec des hommes d'esprit, élargir son horizon intellectuel, former son goût et acquérir de bonne heure cette connaissance des hommes et du monde, sans laquelle ses facultés extraordinaires n'auraient jamais atteint leur complet développement. Ce changement d'existence eut un autre résultat encore ^ 11 rapprocha étroitement M^^" Necker de son père. Délivré du souci des affaires, celui-ci pouvait consacrer toute son attention à sa fille; il trouvait en elle un esprit qui tenait déjà tête au sien et déployait ses qualités les plus irrésistibles pour gagner ce père, qui, elle le sentait bien, la comprenait beaucoup mieux que sa mère, quoiqu'il ne la louât jamais et l'encourageât rarement. Ils avaient en commun maintes qualités intellectuelles et maints traits de caractère, tout d'abord une certaine disposition à la moquerie. Necker révéla la sienne d'une façon assez inattendue, dans une petite satire sur Le bonheur des sots, publiée en 1783 ; M"® de Lespinasse, qui l'avait lue en manuscrit, lui écrivait, non

sans une très forte exagération, qu'elle était aussi gaie et aussi philosophique que Candide. C'est à son père aussi que M^''' Necker devait la franchise et le naturel qui étaient pour elle un besoin. « Cette certitude que j'avais qu il pénétrerait tout, a formé », dit-elle, « mon caractère d'une manière qui m'a souvent nui dans mes relations avec les autres hommes. J'avais tellement pris dès l'enfance, dans ma famille, l'habitude de croire que les efforts pour dissimuler un sentiment étaient inutiles, qu'il m'est arrivé de dire ce que j'éprouvais à des gens qui ne l'auraient pas deviné sans cela ».

Necker se prêtait volontiers aussi à de légers badinages. Un m.atin, alors que Bonstetten était l'hôte de la famille, IVP'^ Necker essaya en vain, au déjeuner, d'attirer sur elle l'attention de son père. Sa mère, qui avait coutume de punir d'un regard sévère ces sortes d'espiègleries, fut tout à coup appelée au dehors ; à peine la porte s'était-elle refermée derrière elle, que la serviette de la jeune fille vola dans la figure de Necker, assis gravement à table. Comme si celui-ci n'eut attendu que ce signal, il la ramassa, la noua autour de sa tête et commença à danser avec Germaine autour de la table. Tout à couples pas de sa femme se firent entendre. Alors, comme des écoliers pris en faute, le père et la fille se rassirent bien vite, la mine grave, sans remarquer que la perruque paternelle, posée de travers, les dénonçait à leur juge •.

1 M"»o de Staël, Dii caractère de M, Necker^ Œuvres, XVII,

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