‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 94 sur 298 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Il y avait une autre chose que M'"'^ Necker ne pouvait empêcher : sa fille interrompait des discours sérieux par des saillies plaisantes et venait se mettre sous la protection de Necker, quand son excès de vivacité lui suscitait quelques légers embarras'. Lorsque M"^« Neck er, s' aperçut qu'elle ne pouvait plus diriger comme elle Tentendait l'éducation de sa fille, elle sentit s'affaiblir son intérêt pour elle. Sa cousine de Saussure, vantant plus tard le talent extraordinaire de M™*' de Staël, dont elle venait de faire la connaissance, reçut de M^" Necker cette réponse caractéristique : « Ce n'est rien, absolument rien, comparé à ce que je voulais en faire ». Avec infiniment plus de justice que M""^ Geoffrin, qui nommait sa pieuse fille, la marquise de La Ferté-Imbault, r « œuf de canard » couvé par elle, M""^ Necker aurait été autorisée à la même comparaison. Les dispositions de sa fille éveillaient ses préoccupations. Si elle ne se reconnaissait que trop bien dans cette nature enthousiaste et passionnée, elle n'y retrouvait, par contre, aucune trace de cette discipline inflexible et de cette retenue sévère qu'elle-même, dès sa jeunesse, s'était imposées. Tandis qu'elle réfléchissait et pesait péniblement le pour et le contre, sa fille allait résolument de l'avant, sans souci des convenances et de la sévère dignité féminine que IM""^ Necker ne perdait jamais de vue. A ces contrastes entre les qualités delà mère et celles de la fille venait se joindre chez la première un autre sentiment, qui, vu la nature de

1 Du mont cité dans VEdinburgh Review y 1867, tome CXXVI, page 487.

son affection pour son mari, ne peut être appelé que d'un seul nom : jalousie. M"° Necker, qui n'aimait pas moins passionnément son père, dit cependant plus tard: « Plus je vis, et mieux je comprends ma mère, plus mon cœur ressent le besoin de me rapprocher d'elle w. Al peine au sortir de l'enfance, elle avait su être juste à son égard ; Suard, trouvant un jour M"' Necker en larmes et soupçonnant qu'une réprimande de sa mère en était la cause, lui dit, pour la consoler, qu'une caresse de son père réparerait le mal ; aussitôt la petite sécha ses pleurs et répondit qu'elle savait bien que son père s'occupait surtout de son bonheur présent, et sa mère de son bonheur à venir ^ Quant à son père, elle écrivait, après l'avoir perdu, ces étranges paroles : « Je me le représente si jeune, si aimable, si seul dans un temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait créés contemporains»... Mais, ajoute-t-elle, « il fallait à ma mère l'être unique : elle l'a trouvé, elle a passé sa vie avec lui ; Dieu lui a épargné le malheur de lui survivre ; paix et respect à sa cendre ! Elle a plus mérité que moi d'être heureuse ^ » ,

Les sentiments portés à Necker par sa femme et sa fuie prirent une forme littéraire qui, à son tour, provoquait à la comparaison. Suivant le goût de l'époque, M^^^ Necker écrivit en 1787 le portrait de son mari. Lu d'abord en sa présence aux amis de la maison, Necker le publia plus tard lui-même, quoique jamais, peut-être, le bon goût n'ait été sa-

* M°»ö de Staël, Du caractère dß M. Necker, 7, 11. 2 M»« Necker, Mélanges, II, 372.

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