‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 95 sur 298 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

crifié comme en cette circonstance aux exigences du cœur. Sainte-Beuve a rappelé comment Necker y est nommé tour à tour un tableau vivant, une substance chimique, un ange, un lion et un chasseur. Sa femme le compare à une vestale, à Apollon, à un pont majestueux, à un chien albanais, à un volcan, à une colonne de feu, à un nuage, à un miroir, à un foyer, à une mine, au corail et aux bons génies des Arabes ^ Pour croire à la possibilité de pareilles choses, il nous faut, nous autres étrangers,nous reporter au ton sentimentaletauxmièvreries des lettres échangées vers le même temps entre des hommes tels que Bonstetten, Matthisson et Jean de Müller. Bien loin de se laisser détourner d'une tentative analogue par le tribut d'hommages qu'avait payé M""^ Necker â son mari, M^^iNecker, elle aussi, composa un portrait de son père; malheureusement, nous n'en connaissons qu'un fragment donné par M. d'Haussonville : «Je choisis un sujet qui passe mes forces » , dit elle ; « mais, quand j'aurai écrit tout ce que je puis exprimer, je sentirai encore qu il reste tout ce qu'il m'a été impossible de rendre et je saurai mieux que personne combien je suis loin d'avoir tout dit. Je deir.'ande donc d'avance qu'on rende justice à mon cœur, et si la nature ne m'a pas accordé ce style brûlant qui transmet les plus vives émotions de l'âme, qu'on ne croie pas ce que j'écris égal à ce que j'éprouve ».

Longtemps avant cette époque, une irrésistible impulsion l'avait portée à traduire les pensées

1 Mme Necker, Mélanges ^ II, 372.

et les sentiments qui s'agitaient en elle. L^ Correspondance à^ Grimm (septembre 1778) mentionne la première production littéraire de M''^ Necker : « Pendant que M. Necker », est-il dit, « fait des arrêts qui le couvrent de gloire et qui rendront son adtni nistration éternellement chère à la France, pendant que M"" Necker renonce à toutes les douceurs de la société pour consacrer ses soins à l'établissement d'un nouvel hospice de charité, leur fille, un enfant de douze ans, mais qui annonce déjà des talents audessus de son âge, s'amuse à composer de petites comédies. .. Elle vient d'en faire une en deux actes, intitulée /e<? Inconvénients de la vie de Paris, qui n'est pas seulement fort étonnante pour son âge, mais qui a paru même fort supérieure à tous ses modèles. C'est une mère qui a deux filles, l'une élevée dans la simplicité de la vie champêtre, l'autre dans tous les grands airs de la capitale. Cette dernière est la favorite, grâce à son esprit et à sa gentillesse ; mais le malheur où cette mère se voit réduite par la perte d'un procès considérable lui fait voir bientôt laquelle des deux méritait le mieux son estime et sa tendresse. Les scènes de ce petit drame sont bien liées, les caractères soutenus et le développement de l'intrigue plein de naturel et d'intérêt * ». La Correspondance ajoute que la représentation de la pièce à Saint-Ouen par l'auteur et ses jeunes compagnes a ému jusqu'aux larmes Marmontel, qui y assistait. Un an auparavant, à l'occasion de la

1 Grimm, Correspondance liltéraire, XII, 165, septembre

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