CHAPITRE TROISIÈME igS
fête de convalescence de M""" Necker, il avait composé pour Anne-Germaine une romance également reproduite par la Correspondance, et à laquelle Necker ajouta un quatrain. Ainsi se mentionnait déjà le nom de l'enfant. Les premières productions de la jeune fille empreintes de quelque valeur et qui offrent surtout l'intérêt attaché à toute révélation d'un talent naissant, sont des histoires d'amour qui se déroulent souvent dans de vieilles forêts ou dans des parcs ombragés de cyprès, avec des armes funéraires dans le lointain. Conformément à la prédilection de la jeunesse pour les contrastes heurtés et les destinées que transfigure un reflet poétique, il y a prodigalité de malheurs; les héros ne meurent jamais d'une mort naturelle ; les sauvages, que l'on trouve en assez grand nombre dans ces pièces, sont taillés sur le modèle du type favori de l'époque, 1' «homme sensible ^). Tel est le fond de Mirza, Sophie, Adèle et Théodore, Pauline, Zidma. Un autre récit, Nanine et SinphaU attribué par Beuchot à M""* de Staël, a été désavoué par la famille en 1818 ; il n'offre d'autre intérêt que d'être antérieur aux précédents. Dans toutes ces créations de M'^* Necker, ainsi que dans le drame de Jane Grey, consacré à la glorification de son héroïne préférée, l'affaire principale est la vie du cœur. On pourrait leur donner à toutes comme épigraphe cette phrase de Mirza : « Je voulais connaître ce sentiment qui s'empare de toute la vie, et fait à lui seul le sort de chaque instant du jour ». Comparées aux exigences de l'amour, celles de la règle et du devoir tiennent une place singuliè-
rement subordonnée . Il est dit des femmes que « l'histoire de leur cœur est aussi celle de leur vie ». Quand on annonce à Théodore l'arrivée du prêtre qui doit bénir son alliance avec Adèle, il répond que son intervention n'est pas nécessaire ; le serment de sa bien-aimée lui suffît. « Le but de la vertu », est-il dit une autre fois, « c'est le bonheur ». Pauline définit la dissimulation le plus grand et « peut-être aussi l'unique crime » d'un penchant illegitime. Les vers de M'^^ Necker se lisent comme de la prose ; en revanche, on constate déjà dans ces œuvres de jeunesse une fine observation du cœur, une connaissance précoce des mobiles et des impulsions qui font agir les hommes ; elles jettent maint trait de lumière sur le caractère de leur auteur.
C'est ainsi que Sophie dit à un endroit :
Ceux qui nous ont aimés peuvent seuls nous chérir.
Et à un autre :
On cesse de s'aimer si quelqu'un ne nous aime.
Ailleurs on remarque une vive attention pour les graves problèmes de l'époque qui s'agitaient autour d'elle. Dans le fragment intitulé Zulma^ elle met en doute le droit qu'ont les hommes de condamner un autre homme à mort ; dans Jane Grey (acte III, scène II), on trouve une définition de la liberté qui rappelle que l'auteur a lu Montesquieu. Quand le sauvage Ximéo dit à la femme qui lui a sauvé la vie, qui l'a aimé, et qu'il a honteusement trahie, qu'il