CHAPITRE TROISIEME
(( Mon père a raison. Que les femmes sont peu faites pour suivre la même carrière que les hommes 1 Lutter contre eux, exciter en eux une jalousie si différente de celle que l'amour leur inspire 1 Une femme ne doit avoir rien à elle et trouver toutes ses jouissances dans ce qu'elle aime. Je me peins M""^ de Montesson versant des larmes sur la chute de sa pièce '. Et quel eilet feront les mêmes larmes quand la sensibilité les fera couler ! Si l'on pouvait en avoir de blöues, de jaunes, de différentes couleurs, je penserais d'en répandre sur des sujets différents ; mais les mêmes seront versées pour l' amour-propre et pour la tendresse. C'est horrible - 1 d
Comme tant de résolutions prises par condescendance pour d'autres et contraires aux inclinations personnelles, celle-ci ne dura guère. La première œuvre sérieuse de M'^^ Necker, les Lettres sur Jean- Jacques Rousseau, était déjà achevée pour le fond, sinon pour la forme, quand elle croyait de bonne foi avoir renoncé à la publicité. 11 n'en était rien cependant, à cette exception près qu'elle ne publia aucun de ses ouvrages sous son nom de jeune fille. La littérature ne devait connaître que celui de M""® de Staël.
Les circonstances particulières dans lesquelles M''® Necker se trouvait placée contribuaient à rendre
* M""^ de Montesson, mariée en secret au duc d'Orléans, père de Philippe-Egalité, avait fait représenter au Théâtre- Français, le 6 mai «785, une pièce, Le comte de ChazelleSy qui échoua complètement.
2 D'Haussonville, Le salon de madame Necker, II, 49.
le choix d'un époux difficile pour elle. Quoique son père fût l'objet de l'estime générale au point que les princes étrangers tels que le comte du Nord, le futur empereur Paulde Russie, ne quittaient guère Paris sans lui rendre visite \ la situation delà famille n'était pas tout à fait normale. La grande aristocratie française ne dédaignait à aucun moment de s'allier avec la haute finance, mais les Nerker étaient protestants, et c'était là un obstacle qui, à l'époque où leur fille atteignait ses dix-huit ans, rendait son établissement en France presque impossible. Le protestantisme, que Richelieu avait anéanti comme parti politique, et que Louis XIV avait tenté de détruire comme société religieuse, possédait, il est vrai, depuis 1743, le droit d'officier hors des villes, en pleine campagne; mais ce n'est qu'à la veille de la Révolution qu'un édit royal (du 29 janvier 1788) rendit aux réformés leur (Uat civil, et à leurs enfants, considérés jusquelà comme bâtards, une existence légale. Quant à l'égalité complète, il n'y fallait pas songer, et toutes les prohibitions ecclésiastiques relatives aux mariages avec les protestants continuaient à subsister. Il n'y avait pas non plus en France de noblesse protestante ; les exécutions et les guerres civiles avaient éclairci ses rangs, et ses derniers survivants s'étaient réfugiés à l'étranger. On ne tenta même pas, dans cet état de choses, de marier M"» Neckerà un Frani-ais. Elle avait dix-sept ans quand un voyage à Fontainebleau, à la suite de la cour, en octobre 1783, mit
* Baronne d'Oberklrcb, Mémoires, ch. xiii.